Duch condamné à perpétuité : un bon point pour le Cambodge ?

«Il espérait être libéré et il se retrouve condamné à perpétuité, alors forcément il avait le visage sombre.» C’est ainsi que Chum Mey, rescapé de S21, décrit Duch devant ses juges. Vêtu d’une chemise blanche et d’un blouson crème, maîtrisant sa nervosité que trahissaient quelques tics, l’accusé n’a pas cillé à l’annonce de la sentence définitive.




Chum Mey déborde de joie après le verdict. (Anne-Laure Porée)




La perpétuité. Il n’existe pas de peine plus lourde au Cambodge. La Cour suprême a annulé la peine de 35 ans prononcée en première instance contre Duch : «La Chambre de première instance a attaché un poids excessif aux circonstances atténuantes et un poids insuffisant à la gravité des crimes et aux circonstances aggravantes.» Ampleur et durée des crimes, torture systématique, conditions de détention déplorables à S21 placent cette affaire «parmi les plus graves ayant été portées devant les juridictions internationales».


Gravité des crimes et circonstances aggravantes
Duch n’a cessé de «s’employer à améliorer l’efficacité» de S21, rappellent les magistrats. «Le fait qu’il ne se trouvait pas au sommet de la chaîne de commandement du Kampuchea démocratique ne justifie pas une peine plus légère. […] Il n’existe aucune règle selon laquelle les peines les plus lourdes seraient infligées uniquement aux personnes les plus haut placées dans la chaîne de commandement.» La cruauté et le zèle particuliers de Duch constituent aux yeux des juges des circonstances aggravantes qui annulent toute circonstance atténuante. «La peine doit être suffisamment sévère pour prévenir la répétition de crimes similaires», déclare la Chambre qui estime que la peine la plus lourde est la seule appropriée pour répondre «à la violence imposée aux victimes, à leurs familles et à leurs proches, au peuple cambodgien et à tous les êtres humains.»


Le soulagement des parties civiles
«Usine de mort», «homicides impitoyables», «maux incurables», «les pires [crimes] de l’histoire de l’humanité», «des souffrances qui n’appartiennent pas au passé», les mots qui justifient la sentence sont choisis, ils sont forts. Les victimes et familles de victimes se sont senties écoutées. «C’est un pas énorme. Ca a été deux années d’attente, trente ans de demande de justice et à la fin les parties civiles ont eu gain de cause», s’enthousiasme Antonya Tioulong qui décrit, entre les parties civiles, un moment d’émotion partagée et un soulagement commun. «Chum Mey disait qu’enfin nous allions pouvoir aller de l’avant» rapporte-t-elle.


Chum Mey jubile
Chum Mey, le médiatique rescapé de S21, sort en jubilant. Devant une foule de journalistes, il répète qu’il est heureux, «vraiment très heureux». «J’espérais cela depuis le début. Avec la perpétuité, ce tribunal rend pleinement justice. Sans cette condamnation à perpétuité, il n’y aurait pas de réconciliation possible. Ce tribunal est un tribunal modèle pour le monde entier.» Fringuant monsieur de 81 ans, Chum Mey annonce qu’il ira jusqu’au bout du procès 002 puisqu’il a obtenu justice dans le cas 001.




Duch, le visage sombre. Il écoute debout le verdict définitif qui le condamne à la prison à perpétuité. (Anne-Laure Porée)




La violation des droits de l’accusé balayée
En rupture fondamentale avec la chambre de première instance, la Cour suprême n’accorde aucune mesure de réparation pour la violation des droits fondamentaux de Duch. En substance, si l’accusé a été placé en détention provisoire illégale pendant huit ans (sur ordre d’un tribunal militaire) avant d’être poursuivi par les CETC, ce n’est pas le problème des CETC. Deux juges internationaux s’inscrivent en désaccord avec cette position : la juge Klonowiecka-Milart et le juge Jayasinghe. Eux souhaitaient prendre en compte la violation de ces droits et auraient donc commué la peine à perpétuité en 30 années de prison.


Le “mauvais calcul” de Duch
«La perpétuité, je crois que c’est certainement la sentence que le public voulait», commente Alex Hinton, un chercheur qui a assisté régulièrement aux audiences du procès Duch. «Les Cambodgiens vont être très satisfaits. Pour quelqu’un qui a est responsable du meurtre de 12 272 personnes, je crois qu’une peine à perpétuité peut être vue comme appropriée. Clairement c’était un mauvais calcul de la part de Duch de changer sa stratégie. Je crois que s’il avait continué à argumenter qu’il s’excusait et s’il n’avait pas critiqué les dépositions de parties civiles et de témoins, s’il n’avait pas été si combattif, même s’il disait “je suis désolé, je prends la responsabilité”, peut-être qu’il aurait eu plus de circonstances atténuantes et peut-être que cette Cour les aurait prises en compte.»


Critiques
Pour certains observateurs du tribunal, comme Clair Duffy, d’Open Society Justice Initiative, c’est non seulement une surprise mais aussi une aberration. «On doit équilibrer avec les droits de l’accusé. Vous savez, la détention provisoire illégale, c’est une norme dans ce pays. Pour moi, cette décision est un très mauvais exemple pour développer l’Etat de droit.» Long Panhavuth, d’OSJI aussi, ajoute : «Cela signifie que parce que Duch est mauvais, on peut le maltraiter. Je crois qu’ils ont cherché à calmer la demande du public. Duch n’est qu’un bouc-émissaire.» Un Cambodgien qui a vécu le régime khmer rouge interpelle : «Duch a passé huit ans en détention illégale ? On pourrait considérer que c’est pour ses crimes commis à M13 lesquels n’ont pas été jugés…»


Eviter que Duch devienne un bouc-émissaire
Pour éviter que Duch ne finisse bouc-émissaire, nombreux sont ceux qui suggèrent d’accélérer le procès 002, dans lequel les accusés sont beaucoup plus âgés (entre 80 et 86 ans) et qui jusqu’ici s’avère poussif. «Maintenant il faut poursuivre sans tarder le procès contre les autres criminels», commente Ong Thong Hœung, auteur du livre J’ai cru aux Khmers rouges.
Le réalisateur Rithy Panh rappelle que «Stéphane Hessel avait recommandé à Duch d’assumer sa sentence avec courage, Duch a choisi la rupture.» Les choix de Duch ne doivent pas être oubliés. Puis il ajoute : «Duch serait un bouc émissaire s’il était le seul condamné. Mais ce procès n’est qu’une étape. Cruciale. C’est la première fois que le bourreau est condamné et les victimes reconnues. Laissons le tribunal travailler sur les cas suivants pour que Duch ne soit pas le seul à porter la responsabilité du génocide des Khmers rouges.»


Dans 7 ans, il pourrait demander à sortir
Dans l’énoncé du jugement final, deux paragraphes sont consacrés à la durée d’emprisonnement déjà effectuée par Duch, soit 12 ans et 269 jours. On se demande bien à quoi cela sert de le noter puisqu’il est condamné à la perpétuité. C’est Silke Studzinsky, avocate des parties civiles, qui note en sortant de l’audience qu’au Cambodge, un accusé condamné à la perpétuité peut demander sa libération au bout de vingt ans. L’avocate fait vite le calcul. Cela signifie que Duch pourra soumettre une demande dans un peu plus de sept années. Pour Silke Studzinsky, ce n’est pas une bonne nouvelle. Cela dit, une demande n’aboutit pas nécessairement à une approbation, d’autant plus qu’après la médiatisation du procès et du verdict (il était retransmis sur chaines de radio et de télévision en direct), il sera difficile à la justice cambodgienne de justifier une libération de Duch.


Pas de réparations symboliques et morales
En dehors de la peine, les parties civiles attendaient de savoir ce qu’il en serait des réparations symboliques et morales. Le résultat est simple: rien de plus qu’en première instance. Concrètement cela veut dire que les parties civiles verront leur nom inscrit dans le jugement et qu’une compilation des excuses et des déclarations de Duch reconnaissant sa culpabilité sera diffusée. Point. La Cour suprême adopte ainsi une définition extrêmement restrictive et peu courageuse. «La Chambre conclut qu’un certain nombre de demandes sont vouées à être rejetées parce qu’y faire droit reviendrait à prononcer une décision contre l’Etat cambodgien.» Inutile d’espérer des unités de soins, une journée nationale du souvenir, ou même l’attribution de noms de victimes à des bâtiments publics.


10 parties civiles reconnues
Enfin, autre élément clé de ce jugement final : 10 parties civiles sur 22 ont été reconnues. Le cas de Ly Hor, premier cité sur la liste, laisse perplexe tant son témoignage au cours du procès de Duch fut peu crédible. Cette reconnaissance détermine qu’au final le procès contre Duch compte 78 parties civiles. Au début, elles étaient 94, quatre d’entre elles se sont retirées en cours de procès et sur l’ensemble des dossiers contestés 12 n’ont pas obtenu la reconnaissance des juges. Morn Sophea attendait cette décision avec angoisse. Le voilà heureux. Pour cet homme de 46 ans rencontré à Tuol Sleng la veille du verdict, ce jour sera désormais marqué d’une pierre puisqu’en étant reconnu comme partie civile, le tribunal reconnaît officiellement que sa mère et ses deux frères furent victimes de S21.
Un autre heureux fut Chum Sirath. Il déclarait à la veille du verdict : « Je veux que ma belle-sœur et son enfant soient reconnus comme victimes». Le 3 février 2012 ses vœux sont exaucés. Les noms de Kem Sovannary et de son enfant seront intégrés à la liste des victimes sur le jugement.


Le gouvernement cambodgien marque son soutien au tribunal
En ces temps de rapports houleux entre le gouvernement cambodgien et les Nations unies qui défendent la nomination d’un juge d’instruction prêt à poursuivre d’autres accusés, en ces temps difficiles pour le personnel cambodgien (le personnel juridique n’est pas payé depuis octobre et les autres depuis janvier faute d’argent), la présence au verdict de députés, de sénateurs et du vice Premier ministre Sok An est un signal fort de soutien aux CETC. Sok An, dans un communiqué de presse, évoque « une journée historique pour le pays et pour l’humanité », salue « un nouveau type de cour établi dans les annales de la justice internationale » et « un procès équitable », il rappelle la fréquentation record des audiences, la participation des victimes en qualité de parties civiles…

Les donateurs ne financeront pas éternellement un tribunal qui a déjà coûté 141 millions de dollars, mais ils entendront peut-être la portée de la sentence et la volonté cambodgienne de mener le procès 002 à son terme.  
Pour le Cambodge, ce verdict, malgré les critiques dont il peut faire l’objet, améliore son image sur la scène internationale. En effet, le premier procès d’un ancien haut responsable khmer rouge arrive à son terme alors qu’il y a dix ans, peu de gens y croyaient. Les crimes sont jugés dans le pays où ils ont été commis. C’est un succès pour le pays qui a pris la présidence de l’Asean il y a deux mois.

Trente-trois ans après les crimes, enfin un verdict

Spots radios et spots télé diffusés depuis une semaine, encarts dans les journaux locaux, émissions spéciales, retransmission en direct sur CTN, la principale chaîne du petit écran, et sur TVK, retransmission sur différentes radios et sur internet : le verdict définitif contre l’ancien directeur khmer rouge du centre d’extermination S21, annoncé ce vendredi, fait l’objet d’une vraie campagne nationale.

«C’est un jour historique pour les victimes de ce régime», déclare Dim Sovannarom, le chef de la section des affaires publiques qui a orchestré cette vaste campagne. «Cette journée va marquer la fin de l’impunité pour celui qui était le haut responsable de la prison S21. Trente-trois ans après les faits, on y arrive et le pays du crime est le pays du jugement.»

Expliquer

Pourquoi cette vaste entreprise d’information sur le verdict ? «Ca vaut le coup de travailler pour que la justice soit comprise», répond Dim Sovannarom. «Notre rôle c’est d’expliquer ce qu’est un procès équitable, pourquoi la participation du public est importante, pourquoi témoigner est important. Le public cambodgien n’a jamais vu ça et se pose beaucoup de questions : pourquoi l’accusé parle comme il le fait, pourquoi il a tant d’avocats, pourquoi la justice est-elle si longue… Nous expliquons que les crimes ont eu lieu au Cambodge et que le tribunal travaille au Cambodge pour qu’ils comprennent leur histoire.»

Il y a encore quelques années, ceux qui croyaient à une procédure judiciaire étaient minoritaires. Pourtant le premier procès d’un ancien haut responsable khmer rouge s’achève. En juillet 2010, le tribunal parrainé par l’ONU et mandaté pour juger les anciens dirigeants et hauts responsables khmers rouges avait condamné Duch à 35 ans de prison pour crimes contre l’humanité et crimes de guerre. Duch avait fait appel et demandé sa libération. C’était dans la lignée de sa volte-face opérée une demie heure avant la fin des audiences de première instance, à la stupéfaction du public, des victimes et de la cour. Son avocat Kar Savuth argumentait que Duch n’était pas un haut responsable du régime étant donné que le Kampuchea démocratique avait compté 196 autres prisons, faisant pour certaines plus de victimes que S21. Le jugement final devrait répondre à cette question de la défense, argumenter sur la responsabilité de Duch et et peut-être définir qui sont les plus hauts responsables.

Angoisses autour de la sentence

Face à une telle position, pour les parties civiles, ce qui se joue ce vendredi, c’est bien sûr la sentence. Chum Mey et Bou Meng, tous deux survivants de S21, clament qu’ils voudraient voir Duch emprisonné à vie. Les réparations symboliques et morales sont aussi au cœur des attentes des parties civiles. «Ce qui m’intéresse, explique Chum Sirath, c’est si les juges ont trouvé des solutions imaginatives pour accorder des réparations parce que la décision en première instance de mettre la liste des noms des victimes de S21 sur internet, c’est de la rigolade.» Pour d’autres, c’est leur histoire qui se joue. Morn Sothea, 46 ans, a perdu sa mère et deux frères à S21 mais, en première instance, son dossier de partie civile a été rejeté, faute de documents étayant son lien de parenté avec sa mère. A la veille du verdict il retrouve les parties civiles réunies à Toul Sleng avant un dîner de solidarité. Pour tous, sur le site de S21, les histoires des disparus reviennent comme une vague douloureuse. Dans un coin reculé, Morn Sothea raconte en larmes qu’il attend seulement qu’on reconnaisse les siens comme victimes. «Depuis quatre jours, je ne me sens pas bien, je me fais beaucoup de souci sur le verdict et sur le résultat pour moi. J’attends depuis si longtemps.»

«Ce verdict on l’attend, on l’attend, depuis trop longtemps. On est très content de l’entendre enfin, déclare Chum Mey, rescapé de S21 âgé aujourd’hui de 81 ans. En même temps, j’ai peur et je me fais du souci. Toutes les parties civiles attendent le résultat du verdict. On est un peu soulagés parce que le tribunal a permis aux victimes de participer au procès, nos avocats nous ont aidé à entrer dans ce tribunal et avoir une voix. Mais on attend le résultat.»  

«La condamnation du criminel est dans la normalité d’une société qui avance», confie Rithy Panh, qui n’est pas partie civile mais dont l’oncle a été exécuté à S21. «Ca ne soulage rien au niveau personnel. Un oncle mort assassiné reste un oncle mort assassiné. Nous ne serons pas soulagés mais par contre il serait insupportable que le criminel ne soit pas condamné.» Rithy Panh ira entendre le verdict. Pas pour voir Duch sur lequel il a tourné un documentaire hallucinant intitulé “Duch, le maître des forges de l’enfer” et qui lui a inspiré un essai exemplaire, co-écrit avec Christophe Bataille : L’élimination. «La justice sépare les assassins et les victimes. Je veux voir la justice le dire. L’homme qui a commis un crime n’est pas comme nous.»

« Un bon point pour le Cambodge »

Le procès de Duch a connu une fréquentation sans précédent dans l’histoire de la justice internationale : 31 000 Cambodgiens ont assisté aux audiences et aujourd’hui le tribunal annonce des chiffres record : 111 000 visiteurs accueillis jusqu’ici. Le procès de Duch a permis de libérer la parole sur cette page sombre de l’histoire, dans les familles, et a initié sa réintroduction dans les programmes et les manuels scolaires. «C’est un bon point pour le Cambodge de demain», estime Rithy Panh. «C’est un exemple important pour le pays quand un haut responsable qui a commis un crime doit trente ans plus tard faire face à la justice. Ce que je crains c’est que Duch soit le seul condamné.» Des craintes alimentées par les débuts poussifs du deuxième procès contre les trois accusés, Khieu Samphan, Nuon Chea et Ieng Sary, âgés entre 80 et 86 ans.

Forte présence politique au verdict

Chaque année, le tribunal fait face à des défauts de financements qui occasionnent d’important retards de salaires côté cambodgien. A ce jour, le personnel juridique cambodgien n’est plus payé depuis octobre et le reste du personnel n’est plus payé depuis janvier. Le verdict définitif est une bonne nouvelle pour le tribunal, une journée historique pour le Cambodge, que le gouvernement cambodgien ne manquera pas de souligner par la présence de hauts représentants de l’Etat à la cour ce vendredi matin : des députés, des sénateurs, le Secrétaire d’Etat à l’information et surtout Sok An, ministre du Conseil des ministres, sont attendus à l’ouverture de l’audience. Un soutien politique marqué pour un jugement final qui arrive à point nommé pour motiver les donateurs à rallonger leur aide.

Dans quelle mesure le bras de fer entre Phnom Penh et les Nations unies sur les poursuites contre d’autres accusés (les fameux cas 003 et 004) influe-t-il la bonne volonté des pays donateurs ? Difficile à dire. Le tribunal a coûté 141 millions de dollars depuis son démarrage, il n’est pas sûr que les donateurs, fort discrets, aient très envie de subventionner de nouveaux procès. Pour le coup ils seraient en phase avec le gouvernement cambodgien qui ne veut pas de ces procès. Il reste à trouver une porte de sortie au grand dam de la société civile et des victimes qui souhaiteraient aller au-delà du cas 002.

Malgré ces tensions, le Cambodge signe une victoire avec ce verdict. Après la paix, gagnée en 1998 suite à trente ans de guerre, vient le temps de la justice et d’une plus grande crédibilité sur la scène internationale.

L’ennuyeuse rentrée du tribunal

Les audiences ont repris le 10 janvier 2012 aux Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens (CETC) après un mois d’interruption. Pendant cette semaine de rentrée, Nuon Chea a assuré les matinées tandis que les après-midi furent consacrés à des témoins (Romam Yun et Klan Fit) qu’on ne pensait même pas revoir tant leurs souvenirs étaient imprécis quand ils étaient entendus en décembre dernier. Mais Klan Fit aura eu le mérite de faire rire l’audience en évoquant son souvenir de Pol Pot : « un gros ventre, une petite tête et des grosses cuisses». Le procès avance à grands pas…

Pas d'enfants-soldats chez les Khmers rouges, prétend Nuon Chea. Pourquoi personne ne le confronte aux archives de la propagande khmère rouge qui montrent parfois ces fameux enfants-soldats ? (Direction du cinéma du Cambodge)

Nuon Chea veut l’original pas la copie

Toute la semaine, Nuon Chea a réclamé avec obstination de voir les documents originaux, et non les copies présentées au cours de son interrogatoire sur les écrans d’ordinateurs de la cour. Par exemple lorsque les procureurs faisaient référence à un magazine du Kampuchea démocratique, Nuon Chea demandait à voir l’exemplaire original, en couleurs. «Comment puis-je croire la cour à 100% si on ne me montre pas le document original?» insistait-il. Nuon Chea a ainsi utilisé ce prétexte pour ne pas s’étendre sur la politique du parti. Sans compter que les lettres étaient trop petites sur les documents qu’il devait lire à l’écran ou qui lui avait été remis. Les juges ont bien entendu rappelé que les copies électroniques d’un document de preuve pouvaient être utilisées mais l’accusé en a décidé autrement.


Les avocats de Nuon Chea attaquent Hun Sen

Une fois n’est pas coutume, en début d’audience, l’avocat de Nuon Chea Michiel Pestman a dénoncé les déclarations du Premier ministre Hun Sen décrivant son client comme «un tueur et un génocidaire». Déclarations rapportées par un journaliste lors d’une conférence de presse au Vietnam la semaine précédente. «Il n’appartient pas au Premier ministre de décider si mon client est coupable», a rappelé l’avocat qui défend le droit à un procès équitable de son client. «Cela vous appartient à vous, les juges de cette cour.»


Un test photo pas brillant

Une photographie des dirigeants khmers rouges en rangs d’oignon devant un drapeau communiste a été présentée à Nuon Chea sur laquelle il lui a été demandé d’identifier les protagonistes. Nuon Chea ne s’est pas reconnu lui-même et à la grande stupéfaction du public, il n’a pas non plus reconnu Pol Pot dont l’image n’a pourtant rien d’ambigu. Le bureau des procureurs demande ensuite à Nuon Chea s’il identifie Marx, Engels, Lénine, Staline sur les posters en arrière-plan. «Je me souviens de l’homme à barbe» explique Nuon Chea. «Je peux voir Staline parce qu’il a sa moustache». Ces échanges devant les juges ressemblent à un jeu de dupes. C’est à se demander qui prend l’autre pour un imbécile ?


Les non de Nuon Chea

Le 11 janvier, Nuon Chea affirma à Dale Lysak, du bureau du procureur, que non, il n’a pas remplacé Pol Pot comme Premier ministre quand ce dernier était malade. Et non, le parti n’a pas non plus recruté des enfants soldats dans ses unités. Les adolescents venus des campagnes, âgés de 15-16 ans, dit-elle, étaient responsables d’escorter les cadres et le bétail. Rien de plus. Pourtant dans certaines archives, comme dans le documentaire d’Adrian Maben intitulé “Les Khmers rouges : pouvoir et terreur” (produit en 2001), des archives montrent très clairement des enfants soldats, armés, qui participent à l’évacuation de Phnom Penh. Dans les archives produites par les Khmers rouges pour leur propre propagande, des enfants soldats sont également filmés. Combien de photographes ont par ailleurs immortalisé les regards de ces enfants ?


Une accusation molle

Pourtant le bureau du procureur ne pousse jamais Nuon Chea dans ses retranchements. Le 12 janvier, l’embrouille se poursuit. La confusion règne dans les dates, le bureau du procureur s’intéresse à la période avant 1970, l’accusé ne répond pas sur la période concernée. Nuon Chea demande aussi sans cesse au président que Dale Lysak répète ses questions puis… il ne se souvient plus. Ou bien il se contente de réponses vagues, partielles. On s’attendrait à ce que l’accusation soit plus offensive, le confronte à des documents, à des déclarations, à des témoignages, mais non. Un journaliste commente : «Ils l’interrogent comme s’il était un témoin de l’histoire, pas comme un accusé».

Voici un exemple d’échange entre l’accusation et l’accusé :

— A quelle fréquence le comité central s’est-il réuni entre 1970 et 1975 ?

— Tout dépendait de la situation du moment.

— N’y a-t-il pas eu de réunions annuelles en plus des réunions extraordinaires ?

— Il y a parfois eu des réunions régulières et parfois des réunions extraordinaires. Nous étions souples, nous nous adaptions à la situation pratique…

Bref rien n’est précis, la ligne suivie par le bureau des procureurs est floue pour l’audience.


Khieu Samphan refuse de répondre

L’après-midi du 12 janvier s’annonçait plus intéressante, les juges appelant Khieu Samphan à la barre. Malheureusement l’affaire fut suspendue après d’interminables circonvolutions verbales. En effet, le juge Lavergne s’apprêtait à faire intervenir l’ancien chef de l’Etat khmer rouge quand celui-ci déclara : « S’il s’agit de questions sur le contexte historique du Kampuchea démocratique, je ne répondrai pas. J’ai déjà dit que je ne répondrai pas à des questions, que j’attendrai que les procureurs aient posé leurs questions.» Les procureurs protestent, Khieu Samphan tient une position ferme : « Le 13 décembre, j’ai clairement exprimé ma position, je n’ai rien d’autre à ajouter à ce que j’ai déjà dit le 13 décembre. J’espère que cela est clair. Monsieur le juge Lavergne ne perdons pas le temps précieux de la cour à poser des questions car j’ai déjà dit clairement que je n’ai rien à ajouter à ce que j’ai dit le 13 décembre.»


L’avocat demande au juge de soumettre ses questions à l’avance

Le juge Lavergne aura beau expliquer qu’il offre à l’accusé l’opportunité de faire des commentaires suite à la lecture de documents, rien n’y fait. L’avocat cambodgien de Khieu Samphan, Kong Sam On, se fait un devoir d’interrompre la cour régulièrement pour rappeler que son client ne veut pas parler et demander à discuter avec lui. Il a même le culot de demander au juge français de soumettre ses questions à l’avance. Le juge Lavergne balaie la requête de l’avocat avec calme : aucune disposition du règlement intérieur n’impose aux juges de soumettre leurs questions à l’avance. Puis il reprend la lecture des documents, avec ou sans les commentaires de Khieu Samphan.

Toutefois, l’audience patauge.


Comment faire tourner la cour en bourrique

Les procureurs s’interrogent : Khieu Samphan répondra-t-il aux questions lors des audiences consacrées au thème des structures administratives ? L’avocat dit que oui. Mais le président préfère s’enquérir directement auprès de l’accusé. «Je dois répondre que je ne peux répondre tout de suite.» Nil Nonn fait un geste de la main. «Merci Monsieur Khieu Samphan. Compte tenu du fait que Khieu Samphan exerce son droit à garder le silence, voilà qui a accéléré les choses, la chambre lève l’audience.»

Les juges n’ont pas posé leurs questions. Ils auraient pourtant pu partager leurs interrogations, même en l’absence de réponse de Khieu Samphan. La cour laisse la désastreuse impression que ce sont les accusés qui décident du planning, que personne n’a anticipé leurs réactions et surtout que personne n’a aucune parade.

Où va la chambre de première instance ?

Au Cambodge, la journée mondiale des droits de l’Homme (10 décembre) est fériée. Comme elle tombait pendant un week-end, les fonctionnaires l’ont récupérée lundi. Les audiences ont donc repris ce mardi 13 décembre 2011. Les vedettes du jour n’étaient autres que Nuon Chea, en sobre blouson noir, et Khieu Samphan, fringuant vieillard avec sa chemise à rayures jaunes et noires. Ieng Sary est apparu en guest star l’espace d’un quart d’heure. Le rythme des audiences est hâché, un témoin (qui déclare ne rien savoir) est parfois intercalé en visio-conférence entre deux accusés, le programme est en permanence incertain ce qui casse toute continuité du propos. L’interrogatoire de Nuon Chea par les juges s’est ainsi poursuivi le 14 décembre. Sa stratégie à lui est bien lisible, celle de la cour, pas toujours. Tentative de compte-rendu.



Nuon Chea en audience le 13 décembre 2011. (CETC)




Sonnerie de fin d’entracte.
Les juges entrent vêtus de leur longue robe rouge. La cour se lève pour les accueillir avec respect, le public aussi mais pas les trois accusés. En tout cas pas ce matin. Avant même que les magistrats soient assis, Ieng Sary sort. Il va aux toilettes. A cet instant précis. Pas avant que les juges entrent. Pas après qu’ils soient installés.

L’interrogatoire de Nuon Chea par les juges reprend. Il avait été interrompu en début de semaine dernière. Nuon Chea se déplace difficilement jusqu’à la barre, soutenu par deux gardes. « Durant les quelques derniers jours, même s’il n’y a pas eu d’audience, mon état de santé ne s’est pas amélioré, j’ai des vertiges mais je ferai de mon mieux pour faire mon devoir devant la chambre», annonce-t-il.


De la base vers le sommet
La juge Cartwright résume les précédents propos de Nuon Chea, comme un générique s’adressant à ceux qui ont raté les épisodes précédents. Ensuite elle essaye de savoir quand se sont dessinées les lignes stratégiques et tactiques du parti. «La ligne a été élaborée de la base vers le sommet», prétend Nuon Chea. «Nous avons pratiqué le centralisme démocratique.» Tout se serait donc discuté à la base pour remonter vers les dirigeants du parti. La juge ne s’étonne pas, ne pose pas de question complémentaire. Pourtant, dans l’histoire, le parti a plutôt laissé l’impression inverse, à savoir que les décisions descendent du haut vers le bas. Ce que sous-entend cette déclaration de Nuon Chea c’est que tous les membres du parti ont décidé de la stratégie et de la tactique : tous responsables.


«Ecraser l’ennemi», une expression d’avant 1968
Nuon Chea assure que la lutte armée n’a commencé qu’en 1968. Il reconnaît qu’il y a eu dans les années précédant la naissance de l’Armée révolutionnaire du Kampuchea (ARK) une unité secrète de défense dont la mission était d’escorter les cadres. «Cette unité secrète de défense n’était pas armée, elle n’avait que des bâtons, le port de ses bâtons était légitime», argumente l’accusé. «Son autre mission, c’était d’écraser l’ennemi», avance la juge. « Elle n’avait pas pour fonction de tuer ou liquider qui que ce soit, sa mission était de protéger les cadres et le maintien du secret était essentiel. Il fallait des armes : ces armes n’étaient que des bâtons, des couteaux ou des haches, des choses que les paysans avaient», répond Nuon Chea.
Dans cette réponse, Nuon Chea reconnaît implicitement (si la traduction en français est juste) que le terme «écraser l’ennemi» signifiait, bien avant 1968, «tuer» ou «liquider».


Les révoltes de Samlaut : un terreau pour les Khmers rouges
Face aux magistrats, jamais Nuon Chea n’attribue aux Khmers rouges la paternité des révoltes de Samlaut (révoltes paysannes qui se déroulent d’avril à août 1967 et qui sont réprimées dans le sang). Mais elles constituent, selon Nuon Chea, le terreau d’un mouvement insurrectionnel qui gagne 19 provinces du pays en l’espace d’une année. Le comportement du régime en place justifie une telle évolution, estime l’accusé : les arrestations arbitraires, les exécutions, la misère et la faim qui tenaille. Bizarrement, lorsqu’il évoque la barbarie du régime, les mauvais traitements, il l’attribue à la seule «clique Lon Nol».


La stratégie à long terme de Silvia Cartwright
Les questions de la juge Cartwright sont l’occasion pour Nuon Chea de disserter sur les désaccords avec le Vietnam et sur cette prétendue volonté du voisin de contrôler le Cambodge. Pourquoi n’apporte-t-elle jamais aucune contradiction à l’accusé ? Pour le mettre en confiance ? Pour qu’il parle le plus possible ?
Ainsi quand la juge demande comment était armée l’ARK, Nuon Chea dénonce le pillage, par les Vietnamiens, des armes qu’envoyait la Chine. «J’essaye d’établir clairement qui étaient nos ennemis, qui étaient nos amis, et qu’on dise clairement qui a une dette vis-à-vis de qui. […] Ceux qui ne connaissent pas l’histoire risquent de ne pas comprendre que ce n’est pas le Cambodge qui a une dette vis-à-vis du Vietnam.»
Le danger des propos non contrebalancés de Nuon Chea se mesure côté public, quand les jeunes générations auxquelles il ne manque pas de s’adresser, sortent convaincues que l’accusé «a vraiment bien défendu le pays». Un expert analyse que la juge a une stratégie à long terme dont elle pose les bases et que la contradiction sera amenée plus tard, au fil du procès. Or le public du 13 décembre n’est pas le public du 14, ni même de l’année prochaine… Le temps de la justice est un temps étiré, pas nécessairement en phase avec les enjeux historiques et politiques. Pour l’instant, Nuon Chea passe pour un héros nationaliste, qui à l’heure du maquis vivait de riz, de prahok (saumure de poisson) et de sel.


Le discours adapté au public
Les accusés, eux, sont en phase. Quand Khieu Samphan, Nuon Chea entament leur journée d’audience, ils balaient le public du regard. Ils repèrent les bonzes, les paysans, les étudiants… et ne manquent pas d’adapter leurs propos. La salle est pleine d’étudiants ? Il leur glisse un mot. La salle est plein de militaires ? Il fonce sur le discours nationaliste. La salle est plein de moines bouddhistes ? Nuon Chea les saluent et s’étend sur le matérialisme comme fondement commun à la révolution et au bouddhisme. Il ne s’encombre pas de la définition du matérialisme dialectique, il le compare à la notion de compassion, terme à forte résonance religieuse. Marx et ses successeurs doivent s’en retourner dans leur tombe. Outre que Nuon Chea propose une vision sommaire voire caricaturale du bouddhisme, il se lance dans des rapprochements théoriques qui relèvent d’une véritable opération séduction : «Le bouddhisme essaye de s’affranchir de l’égoïsme/du soi. C’est une approche similaire qui est utilisée dans la révolution», prétend Nuon Chea. Peut-être sent-il que la théorie est bancale alors il ajoute : «dans certaines cas, ce n’est pas la même chose». Faut-il rappeler que les pagodes ont été brûlées, vidées, détruites, les moines défroqués, exécutés, les prières à Bouddha bannies ?


Le style offensif du juge Lavergne
Le juge Jean-Marc Lavergne a visiblement choisi une stratégie plus offensive que celle de Silvia Cartwright qui permet au public de comprendre ou de pressentir que le point de vue de Nuon Chea est contestable. Il pousse Nuon Chea dans son raisonnement : «En ce qui concerne le principe du respect de la vie : est-ce que l’approche est la même dans la religion et dans la révolution communiste ?»  
Nuon Chea répond dans la longueur : «Le communisme élimine ceux qui détruisent le pays et qui ne peuvent pas être éduqués. Je vous en donne un exemple : les mauvais éléments étaient critiqués, rappelés à l’ordre, ils faisaient leur autocritique 1 fois, 2 fois, 3 fois et puis ils devaient exposer leur vue sur la révolution. S’ils pouvaient être rééduqués et mis à la construction du pays, très bien. Mais s’ils ne pouvaient pas être rééduqués, alors ils étaient chassés du parti. Le parti n’avait pas le pouvoir d’écraser qui que ce soit mais le parti avait le pouvoir de chasser quelqu’un de ses rangs et de l’envoyer aux autorités de la base ou devant un tribunal pour qu’il décide. […] Des allégations ont été faites comme quoi des gens ont été tués, qu’un génocide a été commis. Mais ce n’est pas vrai. Il n’y a que deux types de guerre : la guerre d’agression et la guerre pour la défense du pays. Qui a mené la guerre d’agression ? Qui a mené la guerre pour la défense du pays ? Les étrangers à l’époque étaient les Vietnamiens et les Américains qui ont mené une guerre d’agression contre le Cambodge. Ce sont les Cambodgiens qui ont mené la guerre pour la défense de leur nation. […] Quand on parle de crime de masse, d’exécutions de masse, de génocide, oui c’est un type de guerre. Mais au départ il y a deux grands types de guerre. […] il faut voir qui a participé à quel type de guerre, alors on trouvera les véritables causes de la guerre, sinon ce tribunal est une perte de temps.»


Le juge coupe l’accusé
La logorrhée dure ainsi quelques minutes quand le juge Lavergne interrompt l’accusé : «Je vous interromps M. Nuon Chea parce qu’il est important de répondre à la question posée et uniquement à la question posée.» Nuon Chea se rebiffe mais on n’entend pas ce qu’il dit. «J’aimerais bien que vous me laissiez parler» tranche le juge Lavergne en souriant de la réaction intempestive de Nuon Chea. «La question qui vous était posée concernait l’idée qu’il fallait éliminer les mauvais éléments. Il n’est pas question de guerre. […] Quand cette ligne politique de l’élimination des mauvais éléments a-t-elle été décidée ? […] Je vous demanderai de répondre uniquement à cette question.»


Quand Nuon Chea réécrit l’histoire
Nuon Chea ne répond pas. En revanche il répète qu’il y avait rééducation «encore et encore». Il confirme au juge Lavergne que les gens éliminés pendant la révolution étaient des espions ou des gens impossibles à rééduquer. Mensonges, disent ceux qui ont connu le régime khmer rouge. «La révolution devait préserver son capital humain, lequel était nécessaire pour protéger le pays, justifie Nuon Chea. Il était préférable de préserver ce capital humain plutôt que de le tuer. Sauf comme je l’ai dit dans le cas de certaines exceptions…» A combien se chiffrent les exceptions ? se demande-t-on face à une telle réécriture de l’histoire.


Un dialogue révélateur
— Monsieur Nuon Chea, à plusieurs reprises dans vos déclarations vous avez appelé une ville du nom de Prey Nokor. Vous avez parlé de la libération de Prey Nokor. Pouvez-vous nous dire si par ce nom vous entendiez vous référer à la ville actuellement connue sous le nom d’Ho Chi Minh Ville ou ex-Saïgon ?
— Oui cette ville s’appelait auparavant Prey Nokor. Avant, cette ville faisait partie  du territoire du Cambodge. Plus tard la ville s’est appelée Saïgon, c’est le nom que lui ont donné les Vietnamiens et plus tard elle est devenue Ho Chi Minh ville.
— Est-ce par hasard que vous appelez cette ville Prey Nokor et que vous ne l’appelez pas Ho Chi Minh ville ou est-ce que ça dénote une volonté particulière chez vous ?
— Non, je n’avais aucune intention particulière. J’emploie les deux noms. Je dis Prey Nokor aussi bien que Ho Chi Minh et j’emploie le nom qui correspond à l’époque à laquelle je fais référence. […] Je n’ai pas d’intention cachée.

Nuon Chea est bien difficile à croire puisqu’il n’a jamais prononcé les noms de Ho Chi Minh Ville ni Saïgon quelque soit la période historique de référence.


Nuon Chea fatigue quand le juge s’intéresse à la voie parlementaire
Le juge Lavergne questionne Nuon Chea pour savoir si la lutte politique au sein des institutions d’Etat avait été à l’ordre du jour des révolutionnaires. Nuon Chea esquive, déclare que le Sangkum (de Norodom Sihanouk) était un mouvement nationaliste  qui s’appuyait sur des étrangers, puis se frotte le front avec ses deux mains. Dans la salle de presse les commentaires fusent : «Oh ! tcheu kbal», il a «mal à la tête». Manifestation typique d’un état de fatigue. Le juge Lavergne insiste. Quid de la voie parlementaire ? Nuon Chea assure qu’il n’a jamais entendu parler de la motion Kroutchev en 1956 qui prônait justement cette voie parlementaire. «Je ne connais que la révolution démocratique nationale». Bientôt Nuon Chea se refrotte le visage. Il n’a rien à dire sur les liens entre le parti qui agit clandestinement et les intellectuels progressistes comme Khieu Samphan. Nuon Chea réagit vivement : les intellectuels, c’était l’affaire de Pol Pot et Ieng Sary, pas la sienne.


«Je ne posais pas de question»
Le lendemain, le juge Lavergne revient à la charge sur les intellectuels. Mais Nuon Chea ne se souvient pas quand Khieu Samphan est devenu membre du Comité central, ni quand il est devenu membre du parti. Le juge s’intéresse aux raisons de l’absence de Khieu Samphan à une réunion extraordinaire du Comité central et du Comité permanent. Nuon Chea s’emmêle les pinceaux : c’était les secrétaires de zone qui décidaient des participants mais c’est Pol Pot qui envoyait les convocations.
— Vous saviez que Khieu Samphan faisait partie du Comité central ou pas ?
— Je ne savais pas.
— Vous ne saviez pas mais vous êtes sûr qu’il n’était pas présent à la réunion. C’est ça ?
Nuon Chea bat en retraite : à l’époque, à chacun son travail. Point.
Sur Ieng Sary, il n’en dit pas plus. Ieng Sary était en contact avec Pol Pot, pas avec lui. Il faudra s’en contenter. «Dans les affaires intérieures du parti, chacun s’occupait de ses taches. Je ne posais pas de question aux autres. C’est le principe du secret qui prévalait.»


L’alliance avec Norodom Sihanouk
Sur la position du PCK vis-à-vis de Norodom Sihanouk, Nuon Chea pose une ligne consensuelle : «Le PCK n’avait pas de ligne politique contre samdech Sihanouk». Même sous le Sangkum Reastr Niyum, le parti adopte, dit l’accusé, le principe du front commun, y compris la famille royale et le roi, tant qu’ils sont patriotes. Le juge s’étonne. Quand et pourquoi Pol Pot et Ieng Sary ont-ils pris le maquis ? Nuon Chea réfléchit en énumérant les dates 1963? 1964? 1965? [ce n’est pas traduit en français]. Finalement il ne se souvient pas. En revanche, il cite comme raison : «A l’époque le gouvernement de Lon Nol et Sirik Matak ainsi que de Son Ngoc Than, cherchaient tous les moyens possibles et imaginables pour accuser les intellectuels d’être des rouges, c’est ce que j’ai entendu dire par rumeur.»


Nuon Chea ne veut pas être appelé frère numéro 2
«On vous appelait déjà frère numéro 2 ?» questionne le juge. Nuon Chea rigole. «Monsieur le juge, au PCK on ne parlait pas de frère numéro 1, numéro 2, numéro 3. Ca n’existait pas.» Selon l’accusé, ce sont les Cambodgiens formés au Vietnam qui adopté «cet aspect de la culture vietnamienne».
— Etiez-vous le numéro 2 dans la hiérarchie du PCK ?
— Je  répète je n’étais pas le frère numéro 2, j’étais le sec adjoint. Pour moi frère numéro 2 c’était une appellation qui m’aurait donné trop d’importance. […]
— Y a-t-il dans la hiérarchie quelqu’un entre le secrétaire adjoint et le secrétaire général ?
— Monsieur le Juge, je ne suis pas sûr d’avoir saisi la question.
Le juge répète patiemment. Nuon Chea confirme qu’il n’y avait personne.


Les signes du ras-le-bol
Quel était l’état des forces khmères rouges au moment du coup d’Etat du 18 mars 1970 ? L’accusé ne répond pas à cette question, il noie ses propos dans la politique de neutralité de Norodom Sihanouk et dans le «fort soutien de la base aux forces loyales et aux membres du parti communiste» qui agissaient de concert.
Nuon Chea respire un grand coup qui s’entend fort dans son micro. Pour ceux qui ont assisté au procès de Duch, cela provoque une étrange sensation de flash-back, quand l’ancien directeur de S21 avait ces mêmes respirations bruyantes, sortes de malaises sonores. Chez Nuon Chea, cela sonne davantage comme un ras-le-bol. D’ailleurs après avoir donné des précisions sur  les conséquences des accords de paix signés à Paris par les Vietnamiens, il signale au président de la cour qu’il est fatigué. Le juge Lavergne voudrait poursuivre. Nuon Chea demande à aller aux toilettes. Le président ordonne une pause.

Quand l’interrogatoire reprend, Nuon Chea affirme qu’il n’était pas informé du déroulement des opérations militaires des Khmers rouges ni de l’état des combats. Le seul intérêt de cette partie c’est d’entendre que les évacuations des villes étaient décidées par les comités de zone. Le Comité permanent aurait délégué ce pouvoir et pouvait donner une opinion. Ces déclarations laissent dubitatif. Peut-être les co-procureurs éclaireront-ils ou contrediront-ils cette version de Nuon Chea…

L’inquiétant “effet Nuon Chea”

Ce mardi 6 décembre, Nuon Chea est resté à la barre jusqu’en fin de matinée. Il a mis à profit son temps de réponse à la juge Cartwright pour faire de son intervention une nouvelle tribune politique. Ses propos ciblent des sujets sensibles qui séduisent parfois le public, notamment les jeunes nés bien après le régime khmer rouge.



Les jeunes qui n'ont pas vécu le régime khmer rouge sont beaucoup plus réceptifs au discours de Nuon Chea que leurs aînés. Dans dix ou vingt ans, quelle version de l'histoire retiendront ces enfants qui accompagnent aujourd'hui leurs parents au tribunal et les attendent dans la cour ? (Anne-Laure Porée)



«Mon père a été exécuté. Il était khmer rouge. Pourquoi a-t-il été exécuté ?» Voilà une des réponses que Im Hœun, 62, est venu chercher au tribunal, lui qui s’est constitué partie civile contre Nuon Chea, Khieu Samphan et Ieng Sary. Pourtant, après avoir écouté Nuon Chea lundi 5 décembre, il semblait convaincu par le discours de l’ancien dirigeant, en particulier quand ce dernier met les exécutions sur le dos des Vietnamiens. «Je pense qu’en effet ce sont peut-être les Vietnamiens qui ont exécuté mon père et pas les Khmers rouges. Je crois à 80% ce que dit Nuon Chea.» Im Hœun est certes lui aussi un ancien khmer rouge mais la facilité avec laquelle il adhère aux propos de l’accusé surprend. D’autant plus qu’il est loin d’être le seul.


La crédulité des jeunes
Parmi les jeunes venus assister aux audiences, la séduction a également opéré. Une jeune fille en classe de terminale boit les «paroles douces et intelligentes» de Nuon Chea, il en impose parce qu’il a mené ses études en Thaïlande (forcément un must) et «a fait ça pour le pays». Elle a presque pitié du vieil homme. A ses côtés, une étudiante semble douter qu’il était un dirigeant et lâche que de toute manière on ne peut pas «ramener les morts».


L’ancien dirigeant en impose
Sans l’ombre d’un doute, Nuon Chea s’exprime comme un chef. Il impressionne le public parce qu’il n’a pas peur de répondre. «Il est courageux», estime Chan Sros, un militaire venu assister à l’audience mardi 6 décembre. Mais contrairement à nombre de ses collègues qui prennent pour argent comptant toutes les déclarations de l’accusé, Chan Sros reste circonspect sur le vrai et le faux. «Je crois à certaines choses, pas à d’autres.»


«Il accuse les autres»
Touch Phal, 48 ans, est venu de Kompong Cham. Partie civile lui aussi, il veut comprendre  la mort de son beau-frère et le travail forcé auquel il a été soumis au barrage de Vihear Thom. Son avis est partagé sur Nuon Chea. «Le territoire cambodgien a été perdu à cause des Vietnamiens et actuellement le Cambodge continue de perdre du terrain à la frontière. Nuon Chea a raison. C’est aussi vrai qu’à l’époque le peuple était pauvre, que les pauvres étaient de plus en plus pauvres et que les riches étaient de plus en plus riches. Mais ce ne sont pas les Vietnamiens qui ont tué les Cambodgiens. Les dirigeants khmers rouges étaient d’accord pour exécuter le peuple. Je suis venu pour entendre ce que Nuon Chea a à dire mais aussi pour qu’il accepte de reconnaître sa faute, sa responsabilité. Là, il accuse les autres.»


La pratique contre la théorie
Assise près de Touch Phal, On Dran écoute timidement. Quand cette paysanne de 55 ans venue de Kompong Thom ose donner son avis, elle le fait en mettant la main devant la bouche comme pour cacher sa gêne. «Je veux que le tribunal les juge. Moi je ne sais pas parler.» J’insiste. Que pense-t-elle des arguments khmers rouges : défense du territoire et protection du peuple ? «Je n’ai jamais vu les Khmers rouges nous protéger. Avant qu’ils arrivent, on mangeait à notre faim. Après, je n’ai plus mangé de riz mais du bouillon.  Pourtant les rizières produisaient beaucoup de riz mais nous n’avions rien à manger. Toute la production était exportée vers la Chine.»


Nationalisme ?
Le discours nationaliste ne fait pas non plus effet sur tout le monde. Chum Mey, rescapé de S21 (centre d’extermination un temps sous l’autorité de Nuon Chea), comme plusieurs personnes âgées, fulminent après avoir entendu l’ancien frère numéro 2. «Il accuse les Français, les Vietnamiens, mais lui, rien !» «S’il était nationaliste, pourquoi il n’a pas protégé le peuple cambodgien ?», interroge Chum Mey. «Si on est nationaliste, on ne tue pas les gens comme ils l’ont fait. Moi je suis nationaliste et je n’ai tué personne.»


Le gouvernement en ligne de mire
Nuon Chea est un orateur habile et un fin politique. Ses avocats l’empêchent d’attaquer nommément le gouvernement cambodgien mais les sujets qu’il aborde, à savoir la propriété foncière, l’exploitation de la terre, la question des frontières grignotées par les voisins et la pauvreté sont des enjeux aujourd’hui encore, que le gouvernement n’a pas résolus. Inutile pour Nuon Chea d’être directement offensif, le public fait les rapprochements tout seul. Après avoir évoqué lundi 5 décembre les concessions foncières de 99 ans données autrefois à des Vietnamiens, les Cambodgiens ne parlaient plus que de ça à la sortie de l’audience…

Histoire ou recette simpliste d’une révolution?

Ce mardi 6 décembre, Nuon Chea est resté à la barre jusqu’en fin de matinée. Il a mis à profit son temps de réponse à la juge Cartwright pour faire de son intervention une nouvelle tribune politique. Ses propos ciblent des sujets sensibles qui séduisent parfois le public, notamment les jeunes nés bien après le régime khmer rouge.







Chaque jour, la salle du public est pleine. Beaucoup d'étudiants comptent parmi les visiteurs. (Anne-Laure Porée)







L’audience débute sur un cafouillage. Le président annonce que deux parties civiles vont être entendues dans la journée. Tout le monde, à l’exception des juges, semble pris de court par cet agenda. Les magistrats ont probablement anticipé les coups de fatigue de Nuon Chea donc ses absences. Ils organisent les audiences afin d’avancer mais les questions récurrentes de toutes les parties pendant la journée prouvent que la confusion règne : dans quel ordre seront entendues les parties civiles, sur quoi peut-on poser des questions…


Nuon Chea esquive
En cette matinée, Nuon Chea semble en forme. Il demande que les questions soient courtes tout en saluant les juges. «Quand les questions sont longues, j’ai plus de mal à les comprendre», justifie-t-il. Silvia Cartwright interroge Nuon Chea sur ses responsabilités, sur ses activités et sa localisation en particulier sur la période 1970-1975. Quand elle demande où avait déménagé le bureau 100 (un QG des dirigeants maquisards) entre 1970 et 1975, Nuon Chea fait préciser deux fois les dates avant de plonger le nez dans ses papiers, de tourner les pages puis de répondre à côté de la question.


Chargé de la ligne stratégique et tactique du parti
En interrogeant l’ancien frère numéro 2 sur sa participation à la planification stratégique et tactique du parti, la juge Cartwright offre ensuite une tribune à Nuon Chea qui saisit l’occasion d’une leçon de politique khmère rouge. Sans oublier, au début, de répondre à la question. Ainsi Saloth Sâr [Pol Pot] et lui-même ont-ils été chargés par Tou Samouth d’élaborer la ligne stratégique et tactique du parti sur une période de quatre ou cinq ans, entre 1955 et 1959. La raison ? «Se libérer du joug vietnamien», le credo de Nuon Chea. La mission de Pol Pot est assez claire : évaluer la situation à Phnom Penh. Quant à la mission de Nuon Chea, elle semble avoir été centrée sur la situation dans les zones rurales où «80% de la population étaient des paysans pauvres», se souvient Nuon Chea.  
L’accusé se lance alors dans la description des classes paysannes telles que définies par les Khmers rouges à l’époque : le propriétaire terrien, le paysan riche, le paysan moyen supérieur (qui peut embaucher une ou deux personnes pour l’aider aux champs), le paysan moyen, le paysan sans terre. «Pol Pot a fait rapport de cette situation à Tou Samouth et expliqué que les paysans étaient exploités, opprimés, ils devaient emprunter du capital pour cultiver, ces emprunts étaient associés à des taux d’intérêt très élevés. Les paysans n’avaient aucun moyen de se libérer de cet état de servitude.»
Les militants khmers rouges déduisent de leurs enquêtes que la société khmère est «une société à la fois coloniale et féodale».


Leçon de politique
Nuon Chea adopte une forme pédagogique dans ses propos qui permet de suivre le fil de sa pensée : il pose les questions puis formule les réponses apportées par les Khmers rouges. Il s’exprime rarement à la première personne comme pour mieux souligner le caractère collectif des décisions. Il ne dit jamais rien d’éventuelles contradictions en interne. La juge Cartwright aurait pu l’interrompre en estimant qu’il dérivait inutilement, elle ne l’a pas fait.

Nuon Chea explique les réflexions politiques qui animent les Khmers rouges dans les années 1950. Après l’analyse de la situation concrète de la société cambodgienne, les Khmers rouges se demandent en effet quelle forme de révolution engager. Ils choisissent «la voie de la révolution démocratique nationale». «Qu’est-ce que ça veut dire ?» avance Nuon Chea. «Une révolution menée contre les influences étrangères», c’est-à-dire une lutte contre le colonialisme. «Nous devions combattre les capitalistes influents qui pratiquaient l’usure auprès des cultivateurs.» Traduire : lutte contre le féodalisme et les propriétaires fonciers.


Recette pour faire une révolution
«Qui étaient les ennemis?» enchaîne Nuon Chea. Les représentants de régimes étrangers au pouvoir et les féodaux.
«Qui seraient les forces révolutionnaires?» poursuit Nuon Chea. «Les paysans pauvres et les paysans moyens de la couche inférieure.»
«Où mener la révolution nationale et démocratique ?» En zone rurale avant de l’élargir aux villes principales des provinces.
«Qui allait diriger et mener la révolution ?» Le PCK et la direction du parti.
«Comment organiser la résistance ?» «Quel serait le slogan de la révolution?» Nuon Chea décrit les points d’un programme révolutionnaire. Il s’attarde même sur les choix tactiques mis au service de leur stratégie, c’est-à-dire de leur vision à long terme. Ce qu’il appelle «tactique», c’est par exemple le rassemblement  de «tous ceux qui étaient prêts à lutter pour le pays» pour créer «un mouvement patriotique de masse». D’où l’opportuniste union avec Sihanouk après le coup d’Etat ? Nuon Chea ne donne pas d’exemple. Il ne pose rien de concret derrière ces mots. « Ce qui nous guidait restait le souci de la nation, du peuple et de la démocratie.»


La Chine juste et clairvoyante…
Nuon Chea signale au président qu’il est fatigué, pourtant il poursuit. Il a une boucle à boucler. La ligne politique stratégique et sa mise en œuvre sont adoptées par le congrès du parti de 1960, assure Nuon Chea. «Il a fallu éduquer les gens pour qu’ils comprennent la ligne du parti. ça a pris beaucoup de temps avant que la ligne ne soit correctement appliquée. Pendant cette période, nous avons lutté contre Lon Nol et les impérialistes américains et nous avons gagné ce combat le 17 avril 1975.» Il ne manquait plus à l’accusé que de conclure en épinglant les Vietnamiens : «Nous avions décidé nous-mêmes du destin de notre pays. Le Vietnam s’est opposé à cette ligne, disant qu’elle n’était pas appropriée. Chou Enlai, de son côté, a dit que notre ligne politique et stratégique se fondait sur l’analyse de la situation réelle et que c’était une façon appropriée de faire.»


Un petit tour et puis s’en va
Nuon Chea a décidément longuement parlé. Après une pause de trente minutes, il revient au prétoire en demandant l’autorisation d’aller se reposer. Il fait sentir sa fatigue par un bruyant raclement de gorge dans le micro. Les juges lui permettent de quitter la salle d’audience. Dans la foulée Nuon Chea demande à être excusé pour l’après-midi. Après tout, son avocat avait déjà prévenu en début d’audience : son client ne souhaitait pas être présent lors de l’audition des parties civiles appelées à la barre à sa suite.

Personne ne sait quand Nuon Chea sera interrogé par les procureurs ou les avocats des parties civiles. Plusieurs jours risquent de s’écouler avant que la contradiction soit enfin apportée à l’accusé et que ses théories khmères rouges soient soumises à l’épreuve des faits.

« Je ne veux pas que les générations futures […] pensent que les Khmers rouges sont des criminels »

L’audience de ce lundi 5 décembre 2011 était consacrée au contexte historique qui a précédé la prise de Phnom Penh par les Khmers rouges. Nuon Chea, ex-bras droit de Pol Pot, a axé sa déclaration du jour sur la thématique de son entrée dans la résistance contre l’occupation coloniale puis contre les appétits vietnamiens. Les questions des juges ont commencé et se poursuivront demain.




"Ces crimes dont on nous accuse, on nous les reproche à tort. Il est dommage de voir que l’on a confondu les amis et les ennemis" dit Nuon Chea aux juges le lundi 5 décembre 2011. (CETC)


Après avoir décrit la chronologie des faits, le greffier lit les paragraphes consacrés au parcours militant de chacun des accusés. Nuon Chea est le premier. Juste après le greffier, il donnera à son tour sa version des choses. Blouson noir (il a laissé de côté les lunettes noires pour s’adresser aux juges), casque de traduction sur les oreilles, Nuon Chea se concentre. Il semble en forme et l’esprit vif : il ne lit pas de déclaration, il s’exprime naturellement.


L’enfant révolté contre l’injustice
Nuon Chea date de son enfance le fait qu’il était épris de justice. « Dans ma jeunesse, j’ai connu le régime colonial français et j’ai vu de mes yeux comment les Français maltraitaient les Cambodgiens, il les arrêtaient, les frappaient et les jetaient en prison. J’ai aussi été témoin de la façon dont les riches maltraitaient les autres et les traitaient en esclavage, leur donnaient des coups…» Sympathie, compassion, volonté, déjà, de combattre l’oppression.


Etudiant militant en Thaïlande
Né dans la province de Battambang, Nuon Chea a dû interrompre ses études secondaires en 1941 pendant la Deuxième guerre mondiale quand la France a donné la province à la Thaïlande, alliée du Japon. Il a appris le thaï avant d’aller poursuivre ses études à l’université de Thammasat à Bangkok, où il logeait dans une pagode avec des bonzes khmers. « Je voulais comprendre ce qu’était un pays indépendant», assure-t-il. Il découvre cependant que là-bas aussi les puissants oppriment les faibles. «J’ai donc pensé que l’injustice était partout. J’ai commencé à lire les journaux progressistes notamment publiés par le parti communiste thaïlandais. A la lecture de ces journaux, j’ai pu comprendre que le communisme nous aiderait à résoudre les problèmes du pays et l’oppression coloniale. »
Nuon Chea milite alors au sein des organes du parti communiste thaïlandais dont il dit avoir participé à l’établissement.


Nuon Chea, résistant de la première heure
« Pendant mes études j’ai aussi travaillé au ministère des Finances de la Thailande et au ministre des affaires étrangères pendant un mois, précise Nuon Chea au président. J’ai suivi les rapports de l’ambassade concernant le fait que des Cambodgiens avaient été abattus par des Français, j’en ai eu le cœur brisé. C’est là que je suis entré dans la résistance […] : pour être du côté du peuple. »
Quand il rentre au Cambodge en 1950, Nuon Chea rejoint les rangs du PCI, où il est chargé de la propagande. Devant les juges, il vire très vite au discours anti-Vietnam. Le mouvement Issarak ? Une création des Vietnamiens. Le manque de militants ? La faute aux Vietnamiens. « Le parti n’évoluait pas bien car il était contrôlé par les Vietnamiens. Son Ngoc Minh recevait des ordres du PCI. Ce comité ce n’était que des pantins du Vietnam. »


Révélation pendant une formation au Vietnam
Entre 1951 et 1953, Nuon Chea suit une formation au Vietnam. «Une formation politique», explique-t-il à la juge Silvia Cartwright quand elle s’interroge sur le contenu de cette formation. C’est là, dit Nuon Chea, qu’il prend conscience des visées vietnamiennes à travers l’idée de constituer une “fédération indochinoise”. « Lorsque je suis rentré au pays, j’ai vu des mes yeux que tout était contrôlé par le Vietnam. » Les commandants khmers ne sont que des pantins eux aussi, les Cambodgiens qui rentrent au pays sont récupérés par les Vietnamiens pour être instruits par eux et les servir…


« Ce sont des Vietnamiens qui ont tué les Cambodgiens »
Ce que Nuon Chea tient à démontrer en cette matinée, c’est que le parti communiste khmer n’est pas issu d’un mouvement de résistance khmer et « n’a pas été entièrement créé par des Khmers ». «Le parti communiste n’a pas eu une naissance normale, il est plutôt né des côtes, il a eu une naissance hors du commun», déclare Nuon Chea en citant Tou Samouth. « Il n’y avait pas de parti communiste khmer, il n’existait que le PCI ou un parti communiste cambodgien contrôlé par le Vietnam. Les Cambodgiens n’étaient que des messagers. Voilà l’histoire véritable. Il ne s’agit pas de calomnier le Vietnam, c’est la vérité, c’est ce que j’ai vu de mes yeux vu. »
Où cette version de l’histoire conduit-elle Nuon Chea ? A une forme de négationnisme : « Je veux que l’on comprenne bien que tout était contrôlé par le Vietnam depuis Hanoi. Donc ces crimes de guerre, ces crimes contre l’humanité, ce crime de génocide, ce sont des Vietnamiens qui ont tué les Cambodgiens. Voilà en résumé l’histoire de l’origine du parti. Je ne veux pas que les générations futures ne comprennent pas l’histoire et qu’elles pensent que les Khmers rouges sont ces criminels. C’est faux. »


Les voies de l’autonomisation du PC
Nuon Chea met en évidence également ses positions et celles de Pol Pot pour sortir le parti communiste khmer du giron vietnamien. Il le fait en répondant aux questions de la juge Silvia Cartwright. Pour gagner leur autonomie, ils ont trois initiatives majeures :
– ils créent leur propre parti en 1960,
ils changent le nom du parti en 1966 (ils abandonnent l’appellation parti des travailleurs qui évoque trop, à leur goût, les partis vietnamien et chinois. Ils choisissent l’intitulé parti communiste du Kampuchea),
ils décident que l’histoire officielle du parti communiste du Kampuchea démarrera en 1960, pas avant.
« Tou Samouth, Saloth Sâr et moi-même étions d’accord que si nous n’avions pas notre propre parti politique, indépendant du parti communiste vietnamien, notre pays, notre parti serait resté sous contrôle du Vietnam. » Nuon Chea cite un haut membre du parti vietnamien commentant la surface de terres arables au Cambodge : «C’est très appétissant». «Je me suis demandé qu’est-ce qu’il voulait dire. Effectivement c’était [les 30 millions d’hectares évalués par Pol Pot] très appétissant pour les Vietnamiens. Par exemple il y a eu des concessions foncières pour 99 ans aux Vietnamiens. On parle de justice mais il faut une justice qui soit à l’avantage de la jeunesse. Je voudrais que la jeunesse se souvienne de qui sont nos véritables ennemis et qui sont nos véritables amis.» Dans la salle, des commentaires fusent : les concessions foncières de 99 ans, c’est toujours pareil…


Envolée xénophobe
Les aberrations dans les propos de Nuon Chea ne manquent pas. Elles ont un air de déjà entendu quand il prétend que les tueurs étaient des personnes déguisées en noir qui se faisaient passer pour des résistants.
Nuon Chea a également le culot de dire que les communistes khmers avaient la foi bouddhique. «Lorsque les B52 bombardaient, ils invoquaient Bouddha, ils priaient», raconte Nuon Chea en faisant comme si ça avait duré. Pourtant la foi bouddhique n’a pas franchi le cap du 17 avril 1975. Ces propos laisseront songeurs tous ces moines défroqués et tous ces Cambodgiens qui ont vu les pagodes transformées en prison, en hangar ou en porcherie dès que les Khmers rouges ont été au pouvoir.
La dernière envolée du Khmer rouge (Nuon Chea c’est son nom révolutionnaire et c’est comme cela qu’il se fait appeler) à la tribune est du même acabit : « Demandons-nous combien il y a de Vietnamiens au Cambodge, légaux et illégaux, pour l’avenir du pays !  S’il l’on ne protège pas le pays, il est voué à disparaître. […] Ces crimes dont on nous accuse, on nous les reproche à tort. Il est dommage de voir que l’on a confondu les amis et les ennemis. » La métaphore du python et du jeune cerf est resservie. Nuon Chea s’est dévoué à la cause du Cambodge, qu’on se le dise.


En attente de contradiction
Au terme de cette déclaration la hâte se fait sentir d’entendre des témoins et un interrogatoire serré, qui pousseraient l’ancien dirigeant dans ses retranchements, en particulier sur son interprétation de l’histoire. La juge Silvia Cartwright s’y emploie mais elle n’a guère le temps d’approfondir. A 15 heures, après une pause de vingt minutes, Nuon Chea se plaint de mal de cœur.
Nuon Chea : M. le président, je vous demande qu’on ajourne aujourd’hui car j’ai des problèmes de cœur.
Nil Nonn sourit : Nous comprenons que vous êtes âgé mais on sort d’une pause de 20 mn.
Nuon Chea : Je crois vraiment que j’ai besoin d’une pause !

A 15h17, Nuon Chea revient à la charge : « Je suis fatigué M. le président ».
L’audience est levée à 15h20.

D’où vient le PCK ?

L’audience de ce lundi 5 décembre 2011 était consacrée au contexte historique qui a précédé la prise de Phnom Penh par les Khmers rouges. Nuon Chea, ex-bras droit de Pol Pot, a axé sa déclaration du jour sur la thématique de son entrée dans la résistance contre l’occupation coloniale puis contre les appétits vietnamiens. Les questions des juges ont commencé et se poursuivront demain.

La collectivisation de l'agriculture, une mesure planifiée dès 1972. (Direction du cinéma du Cambodge)

Le travail du tribunal a débuté par la lecture des passages de l’ordonnance de clôture consacrés au contexte historique, à savoir les dates clés qui permettent de reconstituer l’histoire du parti communiste du Kampuchea (PCK) dont l’existence officielle n’est reconnue qu’en septembre 1977. Voici les dates évoquées dans le texte des juges d’instruction.


Naissance du communisme au Cambodge
1930 : création du parti communiste indochinois (PCI) qui
1951 : le PCI est dissous. Le Laos, le Cambodge et le Vietnam constituent leur propre parti. Au Cambodge c’est le parti révolutionnaire du peuple khmer (PRPK).
1953 : indépendance du Cambodge.
1954 : conférence de Genève.
1960 : le PRPK devient parti des travailleurs du Kampuchea (PTK) au congrès du 30 septembre. Nuon Chea est secrétaire adjoint du parti.
1962 : le secrétaire du parti Tou Samouth est assassiné.


Pol Pot et Nuon Chea aux manettes
1963 : Pol Pot devient secrétaire général du parti. Nuon Chea reste secrétaire adjoint, il prend en charge les opérations du PTK à Phnom Penh et dans la plupart des zones pendant que les autres membres importants ont rejoint le maquis pour échapper à la traque policière.
1965 : résolution du parti sur le recours nécessaire à la violence révolutionnaire.
1966 : le PTK change encore de nom pour devenir le parti communiste du Kampuchea (PCK). Ce changement de nom reste secret jusqu’en 1971. Le Ratanakiri devient la base du PCK.
1967 : préparation du soulèvement armé.


Les débuts de la lutte armée
1968: Attaque du poste de Bay Ram le 17 janvier, le PCK date de cette attaque la naissance de l’armée révolutionnaire du Kampuchea (ARK).
1970 : coup d’Etat de Lon Nol et Sirik Matak le 18 mars. Sihanouk et le PCK s’allient et forment un gouvernement en exil (appelé le Grunk) proclamé le 5 mai. Les dirigeants du PCK quittent le Ratanakiri. Khieu Samphan est vice-Premier ministre et ministre de la Défense. Ieng Thirith est ministre de la Culture, de l’Education et de la Jeunesse. En décembre, Ieng Sary organise à Hanoï la radio du Front national uni du Kampuchea qui est placée sous l’autorité de sa femme Ieng Thirith.


Collectivisation de l’agriculture et déportations des citadins
1972 : en mai, la planification de la collectivisation de l’agriculture est approuvée et consigne est donnée pour intensifier la lutte contre «les classes oppressives».
1973 : la collectivisation de l’agriculture est mise en œuvre dans les zones contrôlées par les Khmers rouges.
1974 : attaque de Oudong le 3 mars par les Khmers rouges.
1975 : assaut en janvier contre Phnom Penh. 1er avril : chute de Neak Lœung. 17 avril : entrée des troupes khmères rouges dans la capitale.

Nuon Chea : la faute aux Vietnamiens

Après les déclarations liminaires des procureurs, présentées le 21 et le 22 novembre, les accusés ont pu répondre aux arguments avancés par l’accusation. A travers leurs interventions se dessinent leurs lignes de défense.
Nuon Chea : la faute aux Vietnamiens
Ieng Sary : le silence de l’amnistié
Khieu Samphan : le dignitaire qui ne savait rien


Nuon Chea lors de sa longue déclaration au début de son procès. (Anne-Laure Porée)


Mardi 22 novembre 2011, la défense de Nuon Chea est appelée à répondre aux procureurs. L’avocat Michiel Pestman demande à pouvoir commencer le mardi et poursuivre le mercredi afin de consulter son client entretemps. Le président rejette la demande. L’emploi du temps est fixé, il n’y a aucune raison de le changer. L’avocat insiste, argumente que son équipe était programmée le lendemain, rien n’y fait.

Avant que Nuon Chea ne soit conduit à la barre pour s’exprimer, Michiel Pestman insiste sur la portée du procès qui s’ouvre : «Tous les chefs d’accusation ne vont pas être abordés durant ce procès». Il précise : contexte historique, déplacements forcés de population, rôle de l’accusé… «Mon client et moi-même nous nous contenterons de répondre à ces questions. Les autres sujets, ce sera quand et si il y a jamais un autre procès.» Il pense en particulier aux faits de génocide.


La métaphore du crocodile
C’est d’une voix assez haut perchée que Nuon Chea lit sa déclaration. Le rythme de son discours est très marqué, soulignant la structure implacable de sa pensée. Nuon Chea estime que le tribunal est injuste à son égard parce que les magistrats ignorent certains éléments. «Je vais pouvoir expliquer au peuple cambodgien bien aimé quels sont les faits qui sont survenus dans l’histoire cambodgienne. Je vais essayer de donner des explications et d’apporter des propositions afin que l’histoire soit mise au service de la vérité et pas d’une tendance politique. […]Certains faits seulement sont pris en compte par les chambres. On ne discute ici que du corps du crocodile et pas de sa tête ni de sa queue, qui pourtant sont des éléments importants de la vie quotidienne du crocodile. Il faut revenir sur les causes profondes et les conséquences de ce qui s’est passé avant 1975 et après 1979.»


L’expansionnisme du Vietnam
Nuon Chea plonge donc dans sa version de l’histoire des mouvements communistes de l’Indochine afin d’expliquer les positions futures du parti communiste du Kampuchea (PCK). Le Vietnam a instauré un parti communiste sur le modèle du parti communiste chinois en 1930 qui vise, à terme, à former une fédération indochinoise avec le Laos et le Cambodge. Jusque dans les années 1950, ce parti communiste indochinois (PCI) ne comptait pas de Khmers, dit Nuon Chea avant de proposer une explication simpliste à ce fait : «La principale raison en était que les Khmers n’aimaient pas les Vietnamiens.»


Des agents infiltrés aux avaleurs de terre
Par la suite, le PCI a été divisé en trois mais dans les faits, le parti des travailleurs vietnamiens les dirigeaient. Nuon Chea décrit également une volonté vietnamienne dans les années 1950 d’infiltrer des Khmers formés par le Vietminh et imprégnés de ses idées et de ses méthodes. Nuon Chea poursuit son historique : «Pendant la période de 1960 à 1979, le Vietnam a employé tous les moyens possibles pour détruire la révolution cambodgienne et entraver le développement du Cambodge et de sa démocratie, y compris pour ce qui est de l’organisation du parti, et ce secrètement, depuis l’échelon supérieur jusqu’au plus bas échelon il a donc mené une opposition au parti communiste kampuchéen et a mis en place un réseau secret au sein du PCK en vue de l’avenir.»
Ainsi, en interne, les maudits Vietnamiens sèment la confusion, brisent les solidarité, détruisent la ligne politique et sur le plan international, ils s’assurent, avec le soutien de l’URSS, que les Etats-Unis ne s’ingéreront pas dans les affaires cambodgiennes, font pression pour que les pays asiatiques restent neutres et que la Chine reste à distance… En somme, « le Vietnam est un pays expansionniste qui a pour doctrine de vouloir dominer des pays plus faibles et plus petits. Le Vietnam applique une doctrine d’invasion, d’expansion, d’accaparement de territoire et d’extermination, le Vietnam était avide de pouvoir dans ses propres intérêts notamment économiques.»
Conclusion de l’ex-bras droit de Pol Pot : le Vietnam est le principal facteur qui a semé la confusion au Cambodge entre 1975 et 1979.


Les lignes stratégiques du parti
A la fin des années 1950, le parti communiste khmer (appelé alors parti révolutionnaire du peuple khmer) a dû définir ses lignes stratégiques et politiques pour pouvoir être indépendant. «Moi, Nuon Chea, et Pol Pot avons accepté les recommandations de Tou Samouth.» Quand Nuon Chea énumère les éléments constitutifs des lignes stratégiques et politiques, il donne l’impression de lire un programme politique en 9 points. Ainsi les militants du PRPK définisse la société cambodgienne comme à moitié féodale et à moitié coloniale. Pour eux la révolution signifie «s’opposer à l’invasion de puissance étrangères et éliminer la moitié féodale». Leur action doit les conduire à transformer la situation économique des paysans afin qu’ils aient de quoi manger, se vêtir et jouissent de la liberté et la démocratie. Les ennemis sont tout désignés : «les envahisseurs et leur clique». Nuon Chea et ses camarades choisissent de mettre en œuvre la lutte politique armée, en commençant par la périphérie et en gagnant progressivement les centres urbains.
L’assassinat de Tou Samouth porte un coup dur au Parti des travailleurs du Kampuchea (le PRPK a changé de nom en 1960) mais c’est alors que Pol Pot en devient le numéro 1. Nuon Chea reste numéro 2. Pour le parti, qui depuis 1966 s’appelle parti communiste du Kampuchea (PCK), la lutte armée est un moyen de survie, de protéger ses forces. Pol Pot et ses hommes sont convaincus que sinon ils seront eux-mêmes éliminés. Le 12 janvier 1968 naît l’armée révolutionnaire du Kampuchea (ARK) en même temps qu’est lancée la lutte politique armée.


Désaccords politiques avec le PCV
Nuon Chea raconte ensuite que dans le contexte des bombardements américains meurtrissant le Cambodge, Pol Pot rencontre ses homologues vietnamiens en décembre 1969. Lors de cette réunion, il aurait été demandé au PCK d’abandonner la lutte armée et de reprendre la seule lutte politique. Les désaccords entre PCK et PCV sont majeurs. «Le Vietnam nous a dit : […] une fois que le Vietnam sera pleinement libéré, il libérera Phnom Penh en moins de 24 heures», aurait rapporté Pol Pot aux cadres du parti.
Nuon Chea présente la suite des événements comme une lutte permanente du PCK contre le régime de Lon Nol mais aussi évoque toutes sortes d’infiltrations vietnamiennes dans les rouages cambodgiens (militaires, administratifs…) par la ruse, le calcul et le mensonge.


Les traîtres dans les rangs
Quand Norodom Sihanouk notamment a appelé la population à s’opposer au coup d’Etat de Lon Nol et Sirikmatak, nombre de Cambodgiens ont pris le maquis : «toutes sortes d’éléments, de bons éléments, de mauvais éléments, des opportunistes, des voleurs, des gens sans emploi… Et les cadres révolutionnaires connus sous le nom de Khmers rouges ont accepté ces éléments sans même essayer de voir quels étaient leurs antécédents ou de lire leur biographie. Ces éléments par la suite ont causé le chaos et des difficultés pour le mouvement révolutionnaire.»
Le PCK formait ses forces nationalistes mais Nuon Chea établit que déjà les traîtres hantaient. «Pour ceux qu’il n’était pas possible de former, il s’agissait surtout d’espions infiltrés dans les coopératives, qui ne faisaient que boire, manger et se battre. Ils avaient aussi infiltré l’armée de façon à détruire les coopératives et à détruire l’armée depuis l’intérieur.» Les germes de la paranoïa sont présents très tôt puisque cette description correspond à la période avant 1972.


Les soldats de Lon Nol déguisés en Khmers rouges pour éliminer les leurs !
Concernant la libération de Phnom Penh et l’assassinat des soldats de Lon Nol qui s’en est suivi, Nuon Chea a une théorie bien à lui : «Des soldats de Lon Nol se sont déguisés en portant les habits noirs de l’Armée révolutionnaire du Kampuchea. Ils ont fait ça pour arrêter des responsables de l’ancien régime Lon Nol, des fonctionnaires, des soldats et les ont trompé en leur faisant croire qu’ils étaient emmenés pour rencontrer le roi Sihanouk. En fait ils ont été emmenés pour être tués.» Nuon Chea assure que des mesures ont été prises pour éliminer les meurtriers et leur famille. Nuon Chea balaye ainsi l’accusation de crime de guerre…


La stratégie du python qui asphyxie un jeune cerf
Après s’être appesanti de nouveau sur les bombardements américains, Nuon Chea revient à la charge sur le Vietnam qui veut avaler le Cambodge. L’ARK s’est battue contre l’armée du PCV pendant le régime de Pol Pot, rappelle Nuon Chea. Volonté d’invasion contre refus de devenir Etat satellite. En février 1977, le Vietnam aurait organisé une tentative de coup d’Etat laquelle a échoué. Nuon Chea date «les attaques vietnamiennes à grande échelle» de décembre 1977, c’est-à-dire de la reconnaissance officielle d’un état de guerre entre les deux pays… «En novembre 1978, le parti communiste du Vietnam et Vorn Vet ont tenté un autre coup d’Etat qui a échoué.»


«Vider le Cambodge de sa race»
«L’invasion du 7 janvier 1979 était en violation du droit international», assène encore Nuon Chea. A en croire l’ancien frère numéro 2, les Vietnamiens ne se retirent du Cambodge que sous la pression de la communauté internationale. «L’armée du parti communiste vietnamien et les cadres du parti ont continué à rester en terre cambodgienne discrètement afin de conquérir ce pays selon son ambition d’occuper, d’annexer, d’avaler le Cambodge et de vider le Cambodge de sa race et de son ethnicité.» Ainsi le pays est truffé de migrants illégaux, d’association qui mettent la main sur le Cambodge d’un point de vue politique, économique et idéologique. « C’est une autre partie d’un python qui asphyxie un jeune cerf. Voilà la stratégie.» Et Nuon Chea de citer le dicton : «Ne faites jamais confiance à un étranger».

Pendant de longues minutes encore, Nuon Chea va alimenter son discours sur le parti communiste vietnamien cherchant à contrôler entre autres le Cambodge. Il martèle que le PCK, insoumis, s’y opposait farouchement. «Les procureurs ne disent pas la vérité. Ma position dans la révolution a consisté à servir l’intérêt de la nation et du peuple.» Nuon Chea fait dans la grandiloquence en expliquant qu’il s’est battu pour que le Cambodge ne soit pas «effacé de la face du monde».


Quelques éléments sur l’évacuation de Phnom Penh
Nuon Chea tente de justifier l’évacuation de Phnom Penh et les déportations par la situation dramatique qui prédominait dans la capitale avant l’arrivée des Khmers rouges : pas assez de nourriture ni de médicaments. Nuon Chea joue une corde sensible qui n’a pourtant pas longtemps perturbé les Khmers rouges : «Les jeunes enfants mouraient de faim». Il explique que les déserteurs de l’armée de Lon Nol auraient pillé et brûlé les maisons dans la capitale et que ça aurait été incontrôlable.
Enfin, il prétend que dans les zones “libérées”, où les coopératives manquaient de main d’œuvre, «la vie des populations était meilleure que dans celles sous contrôle ennemi». En cas de besoin, le tribunal ne devrait pas avoir de mal à trouver des témoins pour raconter la vie dans ces fameuses zones “libérées” : pas si rose que Nuon Chea veut le faire croire…

Jacques Vergès entre en scène

Il y avait bien longtemps qu’on avait entendu l’avocat français et ami de Khieu Samphan en audience. Ce mardi 23 novembre 2011, Jacques Vergès a retrouvé son entrain. Face aux juges, il s’amuse. Parfois il se retient de rire. Il joue un rôle qu’il maîtrise à la perfection. En reprenant certaines lignes de la déclaration de son client, il met en exergue leur dimension politique, dans un style ironique, impertinent, qui n’appartient qu’à lui.




Jacques Vergès en audience le 23 novembre 2011. (Anne-Laure Porée)




«Je voudrais avoir une pensée pour les morts oubliés de ce procès, pour les victimes des bombardements américains. Plus de bombes américaines sur ce pays que sur tous les pays alliés et ennemis pendant la guerre mondiale. Apparemment ces bombes n’étaient pas chargées uniquement de chewing gum…» Voilà l’entrée en scène de Jacques Vergès : la recontextualisation historique (comme l’a déjà fait Khieu Samphan) et la critique vis-à-vis d’un tribunal qu’il sait mandaté pour juger seulement les crimes commis au Cambodge entre 1975 et 1979. L’avocat poursuit en rendant hommage aux générations de victimes de l’agent orange, dont ce procès ne s’occupera pas. La défense pense aux victimes, assure-t-il.


La “vision fantasmatique” des procureurs
Jacques Vergès attaque ensuite de front l’accusation. «J’ai écouté avec beaucoup de charme les deux réquisitoires prononcés par Mme et M. les procureurs, j’ai entendu là un merveilleux roman écrit par un Alexandre Dumas sur ce qui s’est passé au Cambodge. Malheureusement ce roman était appuyé, fondé sur des reportages de journalistes et des témoins anonymes. […] Or tous ces journalistes dont on rapportait les témoignages étaient hostiles aux accusés si bien qu’à la fin, Mr et Mme le procureur nous ont offert une vision fantasmatique de la réalité. Cette réalité pour eux se ramène à ceci : tout un peuple a été opprimé par un trio, c’est peut-être une trinité, c’est des gens qu’on a sous la main. Cette trinité, c’est peut-être une réminiscence chrétienne de la part de M. le procureur et donc tout dépendait de ces gens-là mais ça n’a aucun rapport avec la réalité !»


Lire Bizot pour équilibrer les faits
L’avocat met en cause les témoins auxquels les procureurs ont eu recours. Il suggère la lecture du Portail de François Bizot afin d’avoir une opinion plus équilibrée sur la réalité des faits. Les descriptions y seraient plus justes que dans les ouvrages mentionnés par les co-procureurs, moins caricaturales.
«Ta Mok, le grand chef, est pour l’exécution de Bizot prétendant qu’il est un espion de la CIA et Duch refuse cela, il se bat, discute et finalement sauve la vie de Bizot; donc nous avons là, d’après un témoin incontestable, la preuve que tout ne se déroulait pas selon cette vision fantasmatique, cette vision de cauchemar avec un trio, une trinité, dieu le père en trois personnes donnant des ordres et tout un peuple s’y soumettant. Non ce n’est pas vrai !»


Du fascisme à la résistance
Puis de nouveau Jacques Vergès interpelle les procureurs sur leur lecture de l’histoire et sur leurs silences quant à la biographie de son client. Et chaque fois, c’est la dimension politique des mots et des actes que Jacques Vergès met en perspective. «Tout le monde sait que le Cambodge a vécu dans une tourmente extraordinaire, une tourmente unique. Il y a eu un coup d’état militaire, ce coup d’état militaire aboutit à installer un régime fasciste. Mais pour le parquet, quand il parle de ce régime militaire, il s’agit d’un régime républicain. Drôle de république. Et ce parti fasciste a démis le prince Sihanouk, qui n’est pas communiste. Il a été démis par le général Lon Nol, agent de la CIA. Et c’est à ce moment-là que mon client, monsieur Khieu Samphan, quitte Phnom Penh pour prendre le maquis et cela nous est présenté comme  le communiste souterrain qui tout d’un coup arrache le masque. Non ce n’est pas le masque qu’il s’arrache. Ce sont ses habits que les agents de Lon Nol lui ont arraché et l’ont promené nu dans les rues. Cela vous avez oublié de le dire. S’il a pris le maquis, c’est que sa vie était en danger à la suite d’un coup d’Etat fasciste d’un gouvernement que vous appelez républicain.»


Rhétorique sur la falsification de l’histoire
En ajoutant à cela les revendications vietnamienne et thaïlandaise sur le Cambodge, l’avocat est d’avis que dans ces conditions des hommes puissent commettre “des erreurs, des crimes”. Mais l’avocat ne s’attarde pas sur ce sinistre volet, il revient vite aux origines du mouvement khmer rouge : la résistance. Un sujet qui lui tient à cœur. «Je dirai, vous auriez dû le rappeler : ce pouvoir khmer rouge est arrivé porté par qui ? Par la résistance, c’est indéniable. Par un mouvement populaire. Et il a été renversé par qui ? Pas par un mouvement populaire, par une invasion étrangère.» L’avocat demande à ce que ce soit pris en compte. «Ce régime a commis des fautes certes. Mais présenté ainsi c’est falsifier l’histoire.»


Vergès plaide contre les excès
Pour l’avocat, il n’y a dans ce prétoire ni monstres assoiffés de sang, ni assassins de leur peuple. «Tenez-compte mesdames messieurs du tribunal quand vous jugerez de cette réalité : vous avez en face de vous des êtres humains pris dans une tourmente [en anglais le mot tourmente a été traduit à tort par holocauste]. Certains ont perdu la tête, d’autres ne l’ont pas perdue, ce n’est pas la peine de les dépeindre comme un trio de forcenés voulant la mort de leur peuple. Ce n’est pas possible, c’est inimaginable, reprenons raison !»
Il conclut par une citation de Monsieur de Talleyrand, ministre des Affaires étrangères de Napoléon. «Encore un autre bandit…», glousse-t-il. «M. de Talleyrand disait, monsieur le procureur, madame : “Tout ce qui est excessif est vain”. Tout ce que vous avez dit est excessif, donc vain. Que le tribunal en tienne compte. J’espère ne pas avoir abusé de votre temps.» Jacques Vergès pouffe de rire puis se rassoit et s’enfonce satisfait dans son fauteuil.