L’histoire de Hem Keth Dara s’est achevée à Takmao

La photographie de cet homme qui brandit son arme et crie est trop souvent présentée, à tort, comme celle d’un Khmer rouge. Elle a bien été prise le jour de la chute de Phnom Penh, le 17 avril 1975, mais il s’agit de Hem Keth Dara, fils d’un ministre de Lon Nol, dont l’histoire a ressurgi jeudi 28 avril 2016, lors de l’audience d’un ancien interrogateur de S21, Prak Khan.

Hem Keth Dara.
Avril 2018: Colin Grafton réagit sur le blog en indiquant que l’homme sur la photo n’est absolument pas Hem Keth Dara qu’il a connu à Phnom Penh (voir le commentaire de Colin Grafton sous l’article). Je choisis donc de rayer l’ancienne légende. Cette photo de Hem Keth Dara est souvent utilisée pour représenter la prise de Phnom Penh par les Khmers rouges. C’est une erreur récurrente. Hem Keth Dara n’avait rien d’un Khmer rouge même si l’image date bien du 17 avril 1975. (D’après l’agence Associated Press, cette image serait extraite d’un film tourné par la télévision ouest allemande)

 

Pourquoi Prak Khan a-t-il évoqué Hem Keth Dara ? Parce que questionné par le juge Jean-Marc Lavergne sur l’élimination des soldats de Lon Nol par les Khmers rouges, Prak Khan raconte qu’après la chute de Phnom Penh, les combats se sont poursuivis dans la capitale. Il évoque en particulier la résistance de Hem Keth Dara et se souvient avoir assisté à son exécution. Il a ainsi raconté aux CETC la fin de l’histoire de ce jeune homme de 29 ans apparu de manière fulgurante dans les médias qui, la veille, ne le connaissaient pas et presque aussitôt disparu.

 

Qui était Hem Keth Dara ? C’est l’homme qui, pendant quelques heures le matin du 17 avril 1975, vole la vedette aux Khmers rouges, vainqueurs de la guerre qui les opposait au régime républicain de Lon Nol. Il est le premier à défiler depuis l’actuel boulevard Sihanouk (appelé à l’époque boulevard du 18-Mars), le long du boulevard Monivong, entouré de quelques 200 partisans, pour beaucoup vêtus de noir comme les Khmers rouges, mais plus propres, moins fatigués, mieux nourris, plus souriants. Ils fêtent la victoire sur des camions, sur des jeeps, à pied. Ils désarment les troupes de Lon Nol, en particulier près de l’hôtel Phnom, quartier général des journalistes et photographes étrangers. Puis ils renvoient les soldats chez eux. Un geste qui ne ressemble pas du tout aux Khmers rouges.

 

Une photographie célèbre de Claude Juvenal, journaliste de l'Agence France Presse, sur laquelle on aperçoit le drapeau du Monatio.
Une photographie célèbre de Claude Juvenal, journaliste de l’Agence France Presse, sur laquelle on aperçoit le drapeau du Monatio. Il ne s’agit donc pas de l’entrée des Khmers rouges dans Phnom Penh mais bien des troupes de Hem Keth Dara. (AFP/Claude Juvénal)

monatio sur bdL’éphémère faction Monatio

Le drapeau qu’ils arborent, partagé dans sa diagonale entre une moitié rouge et une moitié bleu et barré d’une croix blanche, est en effet celui d’une faction politique appelée Monatio, contraction de “Mouvement Nationaliste”, que beaucoup supposent initiée par Lon Non, le frère cadet du dirigeant républicain déchu. Dans son livre La république khmère, Ros Chantrabot explique que, pendant son exil parisien en 1974, Lon Non s’était préparé à intervenir en cas de vacance du pouvoir, pour ne pas laisser la place à son rival Sirik Matak. Sur la base d’un entretien avec le lieutenant-colonel Non Héan qui était chargé de cette mission par Lon Non, Ros Chantrabot décrit la mise en place d’une force paramilitaire en février-mars 1975, dirigée par Hem Keth Dara. Objectif : investir la capitale, prendre le pouvoir. Pour se lancer dans une telle opération, Lon Non aurait eu, souligne Ros Chantrabot, le soutien des Soviétiques. L’historien Ben Kiernan rapporte, lui, l’appel radio pré-enregistré par Hem Keth Dara et diffusé peu après midi (d’après le témoignage d’Henri Becker, un technicien français présent à ce moment-là) : « Nous, vos frères cadets, nous invitons tous nos frères aînés à nous rencontrer et à débattre d’un accord. » Dans cette version, il apparaît plutôt que Hem Keth Dara cherche à négocier. Pour autant il est toujours présenté comme étant de mèche avec Lon Non. Le correspondant de l’Agence France Presse écrit que Hem Keth Dara déclare agir de son propre chef, qu’il veut faire plaisir au Prince Sihanouk et « mettre fin à toute cette corruption et cette pourriture ». Illusions. Le Monatio ne risque pas de gagner la sympathie des Khmers rouges. Très vite un officier khmer rouge déclare sur les ondes dont il a repris le contrôle : « J’informe ici la clique méprisable et perfide de Lon Nol et tous ses chefs que nous ne venons pas négocier : nous entrons dans la ville par la force des armes. » Les républicains sont sommés de se rendre.

 

Hem Keth Dara discutant avec le journaliste américain Sydney Schanberg, correspondant du New York Times. Les deux hommes sont photographiés par Dith Pran.
Hem Keth Dara discutant avec le journaliste américain Sydney Schanberg, correspondant du New York Times. Les deux hommes sont photographiés par Dith Pran.

« J’ai pris tranquillement mon petit déjeuner avec ma femme et mes deux enfants, puis je suis passé à l’attaque… »

Quoi qu’il en soit, dans la confusion de cette matinée du 17 avril, le petit groupe de Hem Keth Dara n’avait pas rencontré de résistance, il semblait avoir soumis les derniers défenseurs républicains du centre-ville sans la moindre difficulté. En milieu de matinée, à 10h15, Hem Keth Dara téléphonait à l’ambassade de France où il se présentait comme le commandant général des forces de libération et il annonçait une conférence de presse au ministère de l’Information. Les journalistes de l’Agence France Presse Jean-Jacques Cazaux et Claude Juvénal qui l’ont croisé ensemble une heure plus tôt sur le boulevard Monivong, dresseront l’étonnant portrait de Hem Keth Dara : « Ex-étudiant parisien, marié à une Française, fils d’un ancien ministre de l’Intérieur, il se dit le chef du Front du mouvement nationaliste, le Monatio. Les yeux d’un noir brillant, des traits remarquablement fins, il a un visage de félin qui l’autorise à se qualifier lui-même d’“ancien playboy”.» Et les journalistes de raconter le récit incroyablement décalé de l’éphémère maître du centre-ville : « J’ai pris tranquillement mon petit déjeuner avec ma femme et mes deux enfants, puis je suis passé à l’attaque… » Tandis que le jeune homme paradait le temps d’un feu de paille devant les journalistes, les Khmers rouges entraient dans Phnom Penh. Résolus, déterminés, pour employer la terminologie khmère rouge. Et très vite ils vidèrent la ville de ses habitants.

 

Hem Keth Dara. (DR)
Hem Keth Dara. (DR)

Exécuté à Takmao avec sa famille et “sa clique”

Ce qu’a livré Prak Khan en audience ce jeudi 28 avril, c’est la suite de l’histoire de l’illustre inconnu Hem Keth Dara, qu’il décrit comme ayant le rang de colonel de l’armée de Lon Nol. Celui-ci aurait résisté aux Khmers rouges après la prise de Phnom Penh. Il aurait tué quelques soldats révolutionnaires dans les environs de l’hôpital chinois, c’est-à-dire près du croisement des boulevards Monivong et Sihanouk. Puis il aurait été arrêté et emmené, selon les termes du témoin, « lui, et sa clique, et sa famille » à la prison de Takmao. Hem Keth Dara, sa femme française Joëlle, leurs deux enfants, ainsi que d’autres soldats républicains embarqués avec eux, auraient alors été exécutés.

 

 

Nhem En veut son musée

Il se dit passionné d’histoire mais marchande la moindre de ses interviews. Face aux juges et à la défense de Khieu Samphan, Nhem En, ancien photographe de S21, en a pris pour son grade. Mais il a réussi à glisser que son projet de musée sur le régime khmer rouge intéressait des investisseurs coréens.

Confronté aux propos de plusieurs anciens membres du personnel de S21 qui ne le reconnaissent pas comme le chef de l'unité des photographes, alors que depuis des années il clame le contraire dans les médias, Nhem En a expliqué à l'avocate de Khieu Samphan qu'après sa formation en Chine (sur laquelle on continue de s'interroger) il se considérait comme davantage expert, donc comme le chef. Une réponse qui a agacé le président de la cour Nil Nonn, qui a rappelé à Nhem En combien la hiérarchie khmère rouge était stricte et combien il était peu convaincant...(CETC)
Confronté aux propos de plusieurs anciens membres du personnel de S21 qui ne le reconnaissent pas comme le chef de l’unité des photographes, alors que depuis des années il clame le contraire dans les médias, Nhem En a expliqué à l’avocate de Khieu Samphan qu’après sa formation en Chine (sur laquelle on continue de s’interroger) il se considérait comme un expert, donc comme le chef. Une réponse qui a agacé le président de la cour Nil Nonn, lequel a rappelé à Nhem En combien la hiérarchie khmère rouge était stricte et combien il était peu convaincant…(CETC)

Alors que les juges et la défense de Khieu Samphan questionnaient de manière serrée la cohérence de ses propos et de son témoignage (lors des audiences mercredi 20 avril et jeudi 21 avril aux CETC), Nhem En a profité de la tribune judiciaire pour annoncer qu’il avait créé sa société et qu’une entreprise coréenne était prête à investir 5 millions de dollars afin qu’il puisse ouvrir son musée à Siem Reap. Ce musée sur l’histoire des Khmers rouges présentera les nombreuses photographies dont Nhem En tend un peu rapidement à s’accorder la paternité.
Ainsi malgré ses déconvenues successives, Nhem En persiste et signe. Rappelons qu’au début 2015, il s’était installé face à l’entrée du musée Toul Sleng pour y vendre ses mémoires, imprimées à compte d’auteur. Le ministère de la Culture lui avait refusé la vente de son livre dans l’enceinte du musée. Aussitôt il criait à la discrimination. Assurément, Nhem En ne manque pas de culot. Il se présente comme le chef des photographes de S21 (qu’il n’était pas, selon plusieurs anciens de S21 dont Duch) et en même temps il se proclame victime des Khmers rouges. Pourtant il leur a été fidèle jusqu’au bout. En 2013, lors de la cérémonie funéraire de Ieng Sary, le beau-frère de Pol Pot, il distribuait des cartes de visite sur lesquelles on pouvait lire : « membre khmer rouge 1975-1995 ». En 2009, l’homme tentait de vendre aux enchères une paire de sandales portées par Pol Pot et deux appareils photos qui auraient servi à photographier les détenus de S21. Prix de départ : 500 000 dollars. Jeudi 21 avril, Nhem En confirme même qu’il a essayé d’obtenir des ventes de ses reliques khmères rouges la modeste somme d’1 million de dollars. Sur le banc des accusés Khieu Samphan sourit. Comprenez bien les raisons de Nhem En (qui monnaye la moindre de ses interviews et qui était réticent à répondre aux CETC sans compensation financière) : c’est à cause de la crise financière, il a perdu beaucoup d’argent.
Nhem En avait mis de longues années à renoncer à son projet de musée « consacré à l’histoire » dans le fief khmer rouge d’Anlong Veng pas très loin de la tombe de Pol Pot. Finalement, il reprend son projet à Siem Reap, première ville touristique du pays. Ah ! L’odeur des dollars…