« L’intention génocidaire n’est pas écrite, elle est dans les actes »

(photo Anne-Laure Porée)
(photo Anne-Laure Porée)

En tant que psychiatre, vous recevez en France depuis plus de vingt ans des réfugiés cambodgiens en consultation. Comment avez-vous été amené à réfléchir sur l’intention génocidaire des Khmers rouges ?

Le fil conducteur de mon travail était cette impression, au fil des consultations, que les patients étaient toujours au Cambodge, qu’ils étaient restés entre 1975 et 1979 quand ils parlaient. Ils parlaient d’eux et de leurs morts. Ces morts étaient une présence envahissante, soit sous forme de fantômes, soit ils les cherchaient. On pourrait avoir une lecture culturaliste et ne pas s’en étonner en se référant à une société où le lien est très fort entre les morts et les vivants. Mais le problème, ce ne sont pas les fantômes, c’est qu’ils soient à ce point envahissants. Les patients étaient pollués par la mort. Pour nous, un mort c’est un cadavre ou un défunt. Et quand nous perdons un être cher, nous le revoyons vivant. Là, ces réfugiés ne me parlaient pas de la vie de ces gens-là, ils ne me parlaient que de leur mort.

Le deuxième aspect paradoxal c’était de les entendre dire ouvertement : « Pol Pot c’est fini, nous n’avons pas envie d’en parler », c’est-à-dire que c’était un sujet interdit dans la communauté, alors qu’en consultation ils ne parlaient que de ça. Si je voulais comprendre, je devais comprendre qu’est-ce qui s’était passé dans la tête des Khmers rouges. Quelle était leur intention…


Pourquoi définissez-vous cette intention comme une intention génocidaire ?

A travers les récits des survivants on perçoit une intention génocidaire, on perçoit que quelque chose vise à sortir l’humain de sa condition d’homme. L’être humain est daté du moment où il a le rite funéraire. Chaque société le construit différemment mais personne ne s’en affranchit. Les seuls à s’en affranchir sont les processus génocidaires qui disent : « on peut tuer la mort ».

En situation de guerre, les militaires tuent, mutilent les corps, organisent la terreur, menacent l’autre dans son devenir. Dans le Cambodge des Khmers rouges, le mort n’est pas utilisé comme une menace mais comme une identité, avec le vivant. Pourquoi cacher les morts ? En faisant disparaître les traces des morts, leurs corps, cela revient à mélanger les vivants et les morts ensemble. Il n’y a plus de différence entre les uns et les autres. Avant le régime khmer rouge, le culte des ancêtres est puissant et la mort est un espace très ritualisé. Sous Pol Pot, cet espace explose. C’est une détérioration profonde des fondements de la culture. Pourquoi faire ça ?


Pourtant les Cambodgiens qui racontent cette période ressentaient bien la mort comme une menace…

Quand on pense « ça va m’arriver », ce n’est plus une menace, c’est un destin. On est dans un univers hostile où personne n’est digne de confiance et où la mort n’est pas exhibée. Les Khmers rouges ne travaillent pas sur l’opposition morts-vivants qui terrorise les vivants, mais sur la confusion dans l’espace et le temps. Dans les rizières, la disparition est utilisée pour tuer la population. Il ne s’agit pas de la disparition des proches puisque tout le monde a été séparé. C’est la disparition des autres. Et ces morts sont partout. La dissimulation des traces c’est comme dire qu’il n’y avait rien, c’est nier l’existence. Les morts n’ont pas de lieu. Ca s’appelle un processus de déshumanisation. Donc un processus génocidaire.


Comment dégager l’intention génocidaire par l’observation clinique ?

Quand un archéologue trouve deux plats cassés, il en déduit que les gens mangeaient à leur époque certains plats, dans ces assiettes. Je procède pareil, je reconstruis une histoire avec des bribes, sans prétendre que ça n’est que ça. Je suis un archéologue de l’intention génocidaire. Je ne témoigne pas en tant que psychiatre. Certaines conséquences psychiques, certains effets, permettent de conclure. Bien sûr, plein de patients s’en sortent, mais ce n’est pas une raison pour ne pas condamner.


Le problème se pose au Cambodge des preuves de la planification, pour répondre à la définition juridique du génocide…

Ce n’est pas parce qu’il n’y a pas de trace écrite qu’il n’y a pas d’intention génocidaire. Si on ne trouve pas la preuve écrite, est-ce que cela veut dire que cela n’a pas existé ? Les Khmers rouges ont considéré qu’une partie du peuple n’était plus khmère, le Peuple nouveau était dépourvu de qualités, il fallait le régénérer ou le faire mourir. L’intention criminelle est claire, en particulier dans les slogans. Les slogans khmers rouges c’était de la métonymie. Ils ont fait ce qu’ils ont dit : « Reconstruire le peuple avec un tiers de la population », « les mauvaises branches on les coupe »… Une analyse intelligente montrerait qu’ils ont fait du performatif au sens : dire c’est faire. L’énonciation vaut pour acte. Toute une part de la langue c’est l’ordre. L’acte suit. Le meurtre effectif c’est avant, c’est l’ordre.

En sociologie et en anthropologie, notre travail c’est donner du sens aux actes. Priver les hommes de leurs rites funéraires, c’est les déshumaniser. Les Khmers rouges l’ont dit : « Vous êtes des cadavres ». Ce qu’ils ont dit, ils l’ont fait.


Qu’est-ce qui, en dehors de la confusion imposée entre les morts et les vivants, vous a convaincu de la qualification de génocide ?

La première spécificité est la création de catégories qui n’ont rien d’empirique, de naturel. Ceux qui n’étaient pas du côté des Khmers rouges avant 1975, ceux-là étaient rangés dans une catégorie nouvelle, imperméable, de la force d’une catégorie ethnique. Passer du Peuple ancien au Peuple nouveau c’était possible, mais pas l’inverse. C’était l’invention d’une altérité radicale. Les intellectuels qui ont été appelés à servir le pays ont été éliminés. Il y avait une critériologie de catégorie à travers le langage, le port de lunettes, le fait d’avoir suivi des études…

Le deuxième point concerne la séparation des familles. Il n’y avait plus de famille, plus d’enfant. Les liens sociaux ont été disloqués, les hommes soumis à un ordre invisible, à une menace virtuelle. La descendance n’existe plus, la généalogie est détruite. Les Khmers rouges ont fait en sorte que les Cambodgiens n’aient plus d’histoire, ni avant, ni après. Pour moi en tant qu’anthropologue, c’est un génocide.


Pourquoi tenez-vous à cette qualification de génocide ?

Parce que je crains que les choses se passent à la sauvette. On qualifie ça de crime de masse, l’histoire est finie, on passe à autre chose. Or c’est quoi un génocide ? Ce n’est pas la même chose qu’un crime de masse. On croit que c’est la volonté délibérée d’éliminer un peuple étranger à soi. On doit faire évoluer cette définition, non s’en contenter. Ce tribunal pourrait créer une jurisprudence. Plus de deux millions de personnes disparaissent sans laisser de traces, sans preuves, sans qu’on retrouve les auteurs… La conception du génocide est probablement datée. Peut-être qu’on n’a pas besoin d’une intention génocidaire écrite. Un génocide est un phénomène d’une telle ampleur qu’on ne peut pas se satisfaire d’une définition juridique. A la société de définir le phénomène et à la justice de dire le droit. Si le génocide cambodgien n’est pas reconnu alors ce sera le premier génocide du XXe siècle à n’être pas reconnu.


Quel est selon vous le rôle des juges du tribunal mixte de Phnom Penh ?

Les juges doivent faire parler les bourreaux, c’est leur métier. Ils ont besoin d’établir des responsabilités. Leur travail consiste à étudier les faits, à interroger les accusés, et à juger leurs responsabilités. Ils pensent qu’on leur demande d’écrire l’histoire, mais on leur demande de faire leur boulot. Rien ne pèse sur les juges. Ils seront peut-être mauvais. Ce n’est pas leur jugement qui va changer la face du monde, c’est la tenue des procès. Après l’histoire passera. Les choses commencent au jugement. C’est toute la matière du tribunal qui est intéressante. Ce qui m’importe, c’est qu’on regarde l’histoire. Et ce n’est pas une affaire strictement cambodgienne.


Les bourreaux sont-ils des hommes ordinaires ?

Si vous retirez à l’homme son humanité, ses liens, sa terre, sa famille, s’il est vivant parmi les morts, c’est très facile de le tuer puisqu’il n’est plus un homme. Plus on désarticule l’être humain, moins le petit exécutant a de difficulté à faire le geste. Plus il y a des choses mécaniques à faire, moins la conscience est mobilisée. S’ils ne se posent pas de cas de conscience, c’est parce que, selon eux, ils n’ont pas affaire à des êtres humains. Pas besoin d’être un monstre, un salaud ou un pervers, il suffit de faire son travail, d’être un fonctionnaire. Pour faire ça, on a juste besoin de ne pas être quelqu’un de bien.

Donc oui le bourreau est un homme ordinaire, il est profondément humain, c’est d’ailleurs pour ça qu’on le condamne. Il est condamné parce que quand il aurait dû dire « je ne le fais pas », il ne l’a pas dit. Tout sujet paye le prix de son choix. Ils ont une responsabilité. Ce n’est pas un accident de la route, ce sont des millions de morts !

Prenons l’exemple du policier qui accepte un billet. Ce geste traduit toute une chaîne antérieure : celle de l’espace social qui n’est pas suffisamment contenant. Il n’est pas le seul responsable puisqu’il n’a pas un salaire juste. Mais c’est très problématique parce qu’on n’est pas du côté de l’Etat, on est du côté de l’arbitraire, dans le contexte d’un pouvoir souverain avec un dominant et un dominé. C’était la même chose sous les Khmers rouges. Les gens pouvaient faire des choix. Des choix qui n’ont pas été faits parce qu’il n’y avait pas d’intérêt propre à défendre. Les choix peuvent être difficiles mais ce n’est pas vrai qu’il n’y avait pas d’autre option. Ils n’ont pas pris de risques.


Comment les Cambodgiens ont-ils résisté à l’intention génocidaire des Khmers rouges ?

D’un côté les survivants sont envahis, ils vivent avec les morts, comme le voulaient les Khmers rouges. D’un autre côté, s’ils avaient abandonné leurs morts, ils auraient donné raison aux Khmers rouges. « Si on perd les morts, on perd notre humanité » m’a confié un jour un patient. C’est un paradoxe cruel mais c’est le paradoxe d’une résistance. Cette vie prouve que la stratégie du bourreau a échoué. Ce n’est pas possible de déshumaniser. Ce n’est pas en privant les gens de leurs morts qu’on supprime l’homme.


Quel est l’impact de cette vie avec les morts pour les générations futures ?

Le problème c’est que les jeunes n’arrivent pas à s’inscrire dans une généalogie. Quand des grands-parents sont morts sous Pol Pot, leur histoire s’arrête là bien souvent. Mais avant ? Il faut parler de cet avant. Il faut parler d’eux vivants. La mort n’est pas un état. Redonnons-lui son rôle d’aboutissement d’une vie. Laissons aux bourreaux la sale besogne de parler des morts.

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