Les accusés donnent le ton de leur participation







Nuon Chea, dit frère numéro 2 sous les Khmers rouges, portait un bonnet pour se protéger contre le froid de la climatisation et ses habituelles lunettes noires. (Anne-Laure Porée)






Nuon Chea quitte le tribunal
Le numéro 2 de la hiérarchie khmère rouge après Pol Pot, Nuon Chea, a 84 ans. Il peine à se lever pour demander la parole. Mais le ton de sa voix est ferme, et son propos autoritaire. «Je ne suis pas satisfait de la tenue de cette audience. Je demande à mes avocats d’expliquer pourquoi.» Le président refuse l’intervention mais Michiel Pestman est un avocat tenace, il ne tarde pas à revenir à la charge pour faire passer le message de son client. La défense de Nuon Chea met en cause l’instruction «si inéquitable et si préjudiciable au droit de Nuon Chea que nous sommes d’avis qu’il faut mettre fin à la procédure». L’équipe a également demandé que plus de 300 témoins comparaissent sur le contexte historique et l’instruction, dans le cadre d’un d’un débat public. Or durant ces quatre journées d’audiences techniques, les exceptions préliminaires de la défense de Nuon Chea ne sont pas au programme. «Le temps est venu pour un peu de transparence et pas seulement pour des enveloppes scellées, déclare Michiel Pestman. […] Mon client ne veut plus donner le privilège de sa présence à moins que ses exceptions et les témoins qu’il a proposés soient mis à l’ordre du jour. »


Le refrain de l’obstruction politique
Au passage, l’avocat accuse le gouvernement cambodgien d’obstruction dans le dossier de Nuon Chea, en particulier à propos de «sept témoins capitaux». «Ces témoins étaient tous des leaders de la zone Est où, aux dires du procureur, des crimes atroces ont été commis, mais ces témoins n’ont pas été entendus car le gouvernement de ce pays a refusé de coopérer.[…] Les gouvernements ne doivent pas dire aux juges quoi faire.» Michiel Pestman dénonce également l’absence d’enquête sur les bombardements américains et «le rôle douteux joué par le Vietnam pendant et après les Khmers rouges», dont il sait pourtant qu’ils sont hors du mandat du tribunal. Et l’avocat d’ajouter une pique supplémentaire contre le gouvernement cambodgien : «En 1979, Pol Pot et Ieng Sary ont été reconnus coupables de génocide après un procès qui avait été contrôlé et imaginé par les Vietnamiens. Depuis 1979, il y a eu peu de changements… […] Un procès correct n’est pas simplement une note de bas de page dans un livre d’histoire écrit par les Vietnamiens.  Nous voulons une discussion sur l’instruction, sur les fondements du procès, sur les témoins, sur ce qui compte.»







Khieu Samphan a été chef de l'Etat du Kampuchea démocratique. (Anne-Laure Porée)







Khieu Samphan veut savoir qui a tué tous ces gens

Le président de la cour prévient qu’une autre intervention de ce type ne sera pas autorisée. Cependant Nuon Chea quitte le prétoire, avec son bonnet et ses lunettes noires. Aucune image n’en atteste : comme il n’est plus au micro aucune caméra ne le suit. Inutile de protester contre ces règles de filmage, ce sont les règles. «Que voulez-vous ? s’énerve Lars Olsen, porte-parole du tribunal. Vous voulez qu’ils soient filmés comme à Nuremberg ? Vous voulez qu’ils soient filmés comme dans un zoo ?» Le président de la cour a dit qu’il autorisait Nuon Chea à sortir donc Nuon Chea est sorti. Il est 10 heures. Ils ne sont plus que trois face aux juges.







Ieng Thirith, ex-ministre khmère rouge de l'Action sociale. (Anne-Laure Porée)







A 11 heures, Ieng Thirith sort à son tour de la salle d’audience. Elle regagne sa cellule pour raison de santé. C’est là qu’elle suivra les audiences.

A 11h10, l’avocat cambodgien de Khieu Samphan tente à son tour d’exfiltrer son client de la cour, en changeant le genre du discours. «Mon client souhaite la manifestation de la vérité. […] Lui aussi veut participer à la manifestation de la vérité, savoir qui a tué tous ces gens.» Sa Sovan reconnaît que Khieu Samphan est l’accusé qui affiche le meilleur état de santé. Néanmoins, Khieu Samphan est «épuisé», assure-t-il. «Mon client souhaite quitter temporairement la cour mais il reviendra pour coopérer.»


La présence des accusés en débat
Le président de la cour indique alors : «Nous reconnaissons que les accusés, qui sont d’un âge avancé, ont le droit de quitter le prétoire. Ils n’ont pas besoin de demander la permission pour ce faire.» La souplesse du président se révèle de courte durée. Au retour du déjeuner, il recadre. Les accusés doivent être présents pendant leur procès, sauf état de santé problématique. «Mon client préférerait économiser ses forces pour demain», plaide Sa Sovan. En vain. Les juges refusent qu’ils sortent. En mettant au clair les règles en vigueur au tribunal, le juge Jean-Marc Lavergne rappelle opportunément que Khieu Samphan a refusé toute expertise médicale parce qu’il se portait très bien.


4-3 = Khieu Samphan





Ieng Sary, ancien ministre des Affaires étrangères, qui a rappelé les Cambodgiens de l'étranger à revenir servir le régime khmer rouge. Un retour qui a conduit la majorité d'entre eux à la mort. (Anne-Laure Porée




Michael G.Karnavas, avocat de l’ancien ministre des Affaires étrangères khmer rouge Ieng Sary, argumente à son tour. Un accusé peut renoncer à son droit d’être présent, comme ce fut plusieurs fois le cas au Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY). Selon l’avocat, ce droit ne devrait pas lui être refusé. «Si un accusé souhaite ne pas être présent, il s’agit d’une décision personnelle de l’accusé». Le procureur Andrew Cayley entre dans la joute, Micheal G.Karnavas s’impatiente. L’avocate Elisabeth Simonneau-Fort, rappelle au nom de toutes les parties civiles, que ces dernières attendent la présence des accusés et que leur présence traduit une forme de respect envers les victimes.
Finalement, Ieng Sary est autorisé à regagner sa cellule. Khieu Samphan reste le seul des quatre à la cour, à écouter les débats juridiques sur le cas Ieng Sary.


«Déconcertées et en colère»
A la sortie du tribunal, Elisabeth Simmoneau-Fort résume ainsi le sentiment des parties civiles : «déconcertées et en colère». «Les parties civiles sont interloquées par les arguments très juridiques soulevés par la défense et difficiles à comprendre. Elles sont le sentiment que ces exceptions préliminaires sont inutiles et détournent des vrais problèmes. Devant le comportement des accusés, elles ont l’impression qu’ils essayent d’éviter le procès et les débats de fond. Or elles attendent des explications. Mais elles sont satisfaites que le cas numéro 2 commence.»


Le public trouve son intérêt
Comme d’habitude, le public a assisté en nombre à cette audience. Malgré des débats parfois soporifiques ou difficiles d’accès, 600 personnes ont rempli le tribunal ce lundi 27 juin. Parmi elles, Yin Nean, un homme de 51 ans qui travaille aux archives du musée de Toul Sleng. Il vient pour la 3e ou la 4e fois au tribunal voir les accusés en chair et en os. «Depuis ce matin, je vois les accusés qui réclament ci, qui réclament ça mais pas les victimes. Les accusés ont beaucoup de droits. J’attends de voir si ils reconnaissent leurs erreurs, j’attends de voir s’ils sont responsables ou non, j’attends que justice soit rendue.» Au milieu d’une bande d’étudiants en 2e année de droit, Sann Socheat, 23 ans, explique sa satisfaction au terme de cette première journée d’audience : «J’avais vu des audiences à la télévision, je voulais me rendre compte par moi-même. Pour moi qui étudie le droit c’est une expérience extraordinaire. Par ailleurs, quand ma grand-mère me raconte le régime khmer rouge, ça me bouleverse, je n’ai pas envie d’entendre. Mon grand-père est mort à l’époque. Alors je suis aussi venu pour eux.»


Demain : Focus sur le cas Ieng Sary

Une pensée sur “Les accusés donnent le ton de leur participation”

  1. Merci infiniment Anne-Laure,
    Vous êtes la seule source d’information qui donne les détails du déroulement du procès.

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