Procès des Khmers Rouges Kampot by Cleho
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lundi 23 juillet 2012

L’historien américain David Chandler, auteur d’ouvrages majeurs sur l’histoire du Cambodge, a inauguré mercredi 18 juillet la reprise des audiences dans le procès 002. Lundi 23 juillet, il répond aux questions de la défense de Nuon Chea. Les échanges sont d’abord courtois, respectueux mais en fin de matinée, l’expert ne s’exprime quasiment plus, pris en tenailles entre les questions de la défense et les objections de la partie adverse et des juges.

Les avocats Jasper Pauw et Andrew Ianuzzi n’ont eu de cesse ce lundi 23 juillet de cibler le rôle de l’actuel gouvernement cambodgien en évoquant les racines khmères rouges de certains de ses dirigeants ainsi que la continuité entre le gouvernement de la RPK (République populaire du Kampuchea) qui a succédé au régime de Pol Pot en 1979 et le gouvernement actuel, lequel aurait pu avoir intérêt à faire disparaître certains documents. David Chandler s’est maintenu comme il a pu hors de la polémique.


Son Arun mal préparé ?

Le premier à questionner l’historien lors de sa quatrième journée d’audience est l’avocat cambodgien de Nuon Chea, Son Arun. Il l’interroge, sans surprise, sur l’existence de traces des ordres donnés par les échelons supérieurs. Mais les signatures et les sceaux ne sont pas légion sur les documents étudiés par l’historien. Néanmoins les documents de Son Sen instruisant Duch de «travailler fort à S21» existent, précise David Chandler. «Ces ordres ont été donnés. Ce n’était pas des ordres signés mais on a obéi à ces ordres et le fait que les subordonnés savaient qu’ils venaient de l’échelon supérieur était la seule preuve dont j’avais besoin.»

Son Arun voudrait continuer à questionner sur la base de documents qu’il n’est malheureusement pas en mesure de présenter à l’expert. «Je pensais que ce témoin se rappellerait ce texte, comme il l’a écrit.» Piètre excuse. Les avocats savent qu’ils doivent citer à la cour les références des documents sur lesquels ils s’appuient. Paresse ou mauvaise préparation ? L’avocat doit passer à la question suivante et le public a déjà décroché.


Nuon Chea interroge lui-même l’expert

La cour autorise ensuite l’accusé Nuon Chea à interroger l’historien.

Première question relative au rôle du Vietnam : «Depuis le début, et jusqu’à maintenant, dans les conflits entre le peuple cambodgien et le Vietnam, qu’est-ce qui a causé ces conflits, s’agit-il d’un conflit frontalier ?»

David Chandler exprime d’abord tout le respect qu’il a pour son interlocuteur avant de rappeler que cette question “historique” est complexe et dépasse largement le cadre des compétences du tribunal limité à la période 1975-1979. «Personne ne peut dire quelle a été la cause principale. Si vous recherchez une responsabilité, elle est partagée entre les deux parties, provenant d’un manque de respect pour l’avis de l’autre partie. L’animosité est si profonde qu’elle exclut toute discussion. Il s’agit d’une animosité dont le régime de Lon Nol avait déjà fait preuve. Elle s’est poursuivie sous le Kampuchea démocratique. […] Si on recherche une phrase pour résumer : il s’agit d’une longue histoire et d’un manque de confiance réciproque.»


Nuon Chea veut également savoir ce qui, selon l’historien, a conduit à la naissance du parti communiste du Kampuchea (PCK) : «un mouvement populaire ou des agissements de personnes extérieures ?» David Chandler fait remonter l’histoire du PCK à la fin des années 1940-1950, «lorsque les idéaux du mouvement communiste cambodgien rejoignaient ceux du parti vietnamien. Il s’agissait d’évincer la présence française du Cambodge, du Laos, du Vietnam.» Pour David Chandler, l’influence vietnamienne s’est estompée puis les partis cambodgien et vietnamien se sont séparés.


Les sources de l’historien questionnées

Quand l’avocat international Jasper Pauw prend le relais, il annonce le thème de ses premières questions : les sources des connaissances de David Chandler. Il cherche à savoir ce que l’historien a consulté comme documents en amont des audiences, quels livres, quels documents, en particulier dans l’ordonnance de clôture. David Chandler raconte qu’il a été marqué, entre autres, par la lettre ouverte de Norodom Sihanouk intitulée Mon histoire, les derniers jours du Kampuchea démocratique, dans laquelle il raconte une conversation datant de janvier 1979 avec Pol Pot. Selon l’historien, de tels documents ne modifient en rien ses conclusions d’historien mais il concède qu’il aurait aimé les adjoindre en notes à ses recherches.


Les documents “éliminés” de S21

Jasper Pauw questionne également la disparition de documents (après 1979) dont fait état David Chandler. L’expert en appelle au témoignage de Ong Thong Hœung, qui a travaillé aux archives de S21, et explique que les officiels lisaient les aveux qu’il a lui-même vus annotés. Il évoque enfin des aveux qui ont été lus à la radio khmère rouge et qui n’ont jamais été retrouvés. «Je soupçonne que ces aveux aient été éliminés [cull en anglais, précisent l’interprète]. […] Je n’ai pas de preuve mais il me semble que dans ces aveux il y aurait eu des informations sur les relations avec le Vietnam. Certains Khmers rouges ayant l’impression que la situation n’était plus maîtrisée, ils se sont tournés vers les amis vietnamiens. Pour les Vietnamiens, ces aveux n’étaient pas dans leur intérêt.» E17 David Chandler ajoute ensuite que, selon lui, les Vietnamiens ont “un authentique intérêt pour l’histoire” et que leur intérêt pour ces archives s’expliquait probablement aussi par leur incompréhension de la révolution cambodgienne.


Canaliser la colère contre “la clique génocidaire Pol Pot – Ieng Sary”

Jasper Pauw cite ensuite les recherches de David Chandler dans S-21 ou le crime impuni des Khmers rouges (en anglais Voices from S-21 : Terror and History in the Pol Pot’s secret prison) qui écrit que la République populaire du Kampuchea (RPK) a canalisé la colère de la population sur “la clique génocidaire Pol Pot – Ieng Sary”. Quelle fut la méthode de la RPK ? interroge Jasper Pauw. «Certainement le procès pour génocide de Ieng Sary et Pol Pot et aussi dans les livres scolaires cambodgiens des années 1980 et la journée annuelle de la colère le 20 mai», répond David Chandler.

Cette grille de lecture est-elle toujours pertinente aujourd’hui, dans notre perception du Kampuchea démocratique, enchaîne l’avocat international ? «Pas si on essaye de comprendre vraiment ce qui s’est passé», réplique David Chandler. «J’ai l’impression que c’est une des missions du tribunal. Ce qui s’est produit à l’époque n’est pas le résultat de deux personnes maléfiques, génocidaires.»


Manipulations vietnamiennes ?

Tenace et rigoureux, Jasper Pauw revient à la charge des documents “éliminés” ou disparus sous la RPK. Les documents ont-ils été trafiqués pour mettre l’accent sur le duo Pol Pot – Ieng Sary ? Les Vietnamiens auraient-ils manipulé les éléments de preuve en faisant disparaître des documents qui auraient pu atténuer la responsabilité des leaders khmers rouges ? L’expert est catégorique : «S’ils ont essayé de le faire, ça n’a pas fonctionné.» Et l’historien de rappeler que ce sont surtout les Khmers rouges eux-mêmes qui ont détruit des documents en citant Nuon Chea reprochant à Duch de n’avoir pas brûlé les documents de S21 comme lui l’avait fait.



Les bombardements américains sur le Cambodge

L’avocat international conduit ensuite David Chandler à s’exprimer sur les bombardements américains sur le Cambodge. L’historien demande l’autorisation des juges pour répondre, lesquels approuvent. L’Américain a été choqué par ces bombardements. Jasper Pauw voudrait qu’il explique les conséquences sur le mouvement khmer rouge mais l’expert reste prudent. Oui, les rangs khmers rouges s’en sont trouvés gonflés. Oui, de plus en plus de monde s’est réfugié à Phnom Penh. Mais David Chandler ne tranche pas pour l’un plus que pour l’autre. Passant au sujet de l’évacuation forcée de Phnom Penh, il ajoute que quand les Khmers rouges vident la ville en prétextant de possibles bombardements américains, ce n’est pas une raison valable. L’argument n’a d’ailleurs pas été employé dans d’autres villes évacuées. «Je ne sais pas à quoi pensait le régime américain, mais il n’avait aucune intention de bombarder Phnom Penh après la victoire des Khmers rouges, aucun document n’existe à ce sujet.» «Je ne vous demande pas de spéculer sur les intention des Américains», coupe Jasper Pauw.



Convocation détournée de Chea Sim et Heng Samrin

La défense de Nuon Chea revient sur un entretien de Ben Kiernan avec Chea Sim (président du Sénat cambodgien et dirigeant du parti du peuple cambodgien au pouvoir) et Heng Samrin (actuel président de l’Assemblée nationale et lui aussi dirigeant du PPC) décrivant la terminologie employée par Nuon Chea lors d’une réunion. David Chandler ne peut pas éclairer l’avocat sur les mots prononcés par l’ancien bras droit de Pol Pot mais peu importe, il semble que le propos était plutôt d’amener les noms de ces deux têtes du PPC dans les débats au tribunal. Pourquoi ? Parce que Jasper Pauw conduit habilement le dialogue avec l’expert sur le rôle des dirigeants khmers rouges à l’échelon local, sur ces subalternes qui «ne se contentaient pas d’exécuter les ordres». Citation qu’il prend soin d’emprunter à Steve Heder, chercheur qui a successivement travaillé pour le bureau des procureurs puis le bureau des juges d’instruction. «Les zones et les secteurs relayaient les ordres vagues du haut. Etes-vous d’accord ?» insiste l’avocat. «Oui, je le suis», répond l’expert avant de clarifier plus loin : «Il faut accepter l’idée que les supérieurs portent la responsabilité finale car ils étaient responsables du pays».

Jasper Pauw ne s’attarde pas sur cette clarification. Il poursuit : y a-t-il eu assez de recherches sur les responsabilités des échelons inférieurs du Comité central ou du Comité permanent ? N’est-ce pas une omission importante si on veut comprendre le régime du Kampuchea démocratique ? «Oui, je le pense, mais c’est une question compliquée» déclare David Chandler sans argumenter davantage. Puis après avoir acquiescé à l’idée que les événements d’après 1979 influencé «le regard que nous portons sur les faits que nous regardons aujourd’hui», il concède : «L’histoire est un sujet qui évolue. J’ai écrit mon dernier livre mais je n’ai pas écrit le dernier mot sur cette histoire».


Des “colorations” politiques indésirables

Lorsque Jasper Pauw s’interroge sur les effets de la coloration politique posée sur les événements dans les années 1980, l’accusation et les avocats des parties civiles font barrage. Arguments : question non pertinente et hors contexte. Objection retenue. L’avocat international de Ieng Sary, Michael Karnavas tente d’épauler son collègue, en vain. Trois fois de suite le président lui coupe la parole. Jasper Pauw, toujours calme et posé, s’agace. «Le professeur émet des spéculations concernant l’élimination ou la destruction de documents ? Dans ce cas, l’ensemble de sa déposition peut être qualifiée de spéculation !»


Après la pause déjeuner, la défense de Nuon Chea reprend de plus belle, grâce à David Chandler lui-même, qui tend une perche inespérée. En revenant sur le passé khmer rouge de certains hauts responsables de la RPK, qui auraient contribué à canaliser la colère de la population contre la “clique génocidaire”, David Chandler émet des réserves : «Je dirais qu’en fuyant le mouvement, ils étaient devenus des ex-Khmers rouges. […]Ceux qui avaient fui [au Vietnam], avaient lancé le message qu’ils n’étaient plus loyaux envers les Khmers rouges.» Et l’historien de citer parmi eux Hun Sen, actuel Premier ministre cambodgien. La défense de Nuon Chea n’en demandait pas tant, elle s’engouffre dans la brèche. En quelle année à fui Hun Sen au Vietnam ?, demande Jasper Pauw. Levée de boucliers du côté de procureurs. Hors sujet clame Tarik Abdulhak. «Tout à fait pertinent», réplique Jasper Pauw. «Plusieurs hauts responsables de la RPK dans les années 90 demeurent des gens influents aujourd’hui. Leurs motifs et leur opinion sur le mouvement khmer rouge dans les années 80 sont pertinents pour la discussion faits. […] Il est clair qu’on peut établir un lien entre le parti au pouvoir dans les années 80 et le parti au pouvoir aujourd’hui. »

Le juge Lavergne secoue la tête, semblant traduire une désapprobation du tour que prennent les débats. L’objection des procureurs est une nouvelle fois retenue.



Les opportunes déclarations de David Chandler à la presse

Jasper Pauw ne désarme pas : «Vous avez déjà dit qu’un procès des dirigeants khmers rouges pourrait être embarrassant pour le gouvernement actuel du Cambodge. S’agit-il toujours votre opinion?» David Chandler esquive. Cette déclaration a été faite dans le contexte d’un entretien journalistique. L’avocat insiste. Le président de la cour interrompt. L’avocat reprend. L’expert est-il surpris que des responsables de haut niveau aient refusé de déposer ou comparaître devant le juge d’instruction ? «L’expert n’a pas à répondre à cette question», intervient encore Nil Nonn. Jasper Pauw accule David Chandler. Vous avez dit que Hun Sen a permis que ce procès aille de l’avant […] que parce que les étrangers auraient la charge de son résultat. Maintenez-vous cette déclaration ?» Le bureau des procureurs et les avocats des parties civiles interviennent de nouveau. Quant à Jasper Pauw il s’efforce, sans faiblir, de démontrer que «les origines du PPC et les antécédents des hauts responsables du PPC sont importants. Il s’agit d’une question d’histoire.» Silence micro de David Chandler. Mais Jasper Pauw déclare qu’alors que le micro était éteint, l’expert aurait répondu : «Possible, oui». Les juges n’ont pas entendu, c’est sur la seule foi de la défense. Jasper Pauw le mentionne à des fins de transcriptions. La juge Cartwright le lui reproche amèrement.


Une lecture de l’histoire non contredite

L’avocat ne parvient plus à reprendre la main. Il est relayé par son confrère Andrew Ianuzzi. Ce-dernier s’inscrit dans la même stratégie d’attaque politique contre un tribunal qu’ils estiment manipulé et orienté. Il est juste plus provocateur que Jasper Pauw. «Est-ce que remplacer le secrétaire du Comité central par Hun Sen, cela donnerait l’état du Cambodge aujourd’hui?»

Face à cette défense, les répliques du bureau des procureurs ou des avocats des parties civiles se révèlent peu offensives. Comme lassées du jeu des avocats de Nuon Chea. La lecture de l’histoire proposée par Jasper Pauw ou Andrew Ianuzzi n’est jamais questionnée ni remise en cause. Personne ne leur demande pourquoi, bizarrement, Nuon Chea dont on peut imaginer que les Vietnamiens connaissaient le rôle au sein du régime, n’était pas dans la clique Pol Pot – Ieng Sary ?


L’historien cité quand il décrit Hun Sen en voyou

Andrew Ianuzzi retente sa chance. «J’ai observé personnellement que d’anciens cadres khmers rouges, lorsqu’on les interrogeait sur les activités d’autres anciens cadres, ont dit ne pas savoir […]. Vous avez mentionné ne pas vouloir suggérer que les Khmers rouges était un groupe de gangster, et je ne veux pas dresser un parallèle avec la mafia en utilisant le terme d’omerta. Professeur Chandler, avez-vous connaissance de preuves que des témoins, anciens cadres khmers rouges qui auraient pu déposer ici devant la chambre, auraient pu se conformer à une loi du silence des Khmers rouges pour couvrir des membres du gouvernement actuel ou protégés par ce gouvernement ? »

Il est interrompu.

Alors il cite David Chandler dans une dernière salve : «Avez-vous déjà évalué un ancien cadre khmer rouge ainsi, et si oui de qui s’agit-il ? : “C’est un politicien extrêmement compétent, le plus compétent au Cambodge, il est de bon conseil, il est moderne, il est très rapide. C’est également un voyou. Il a du sang sur les mains, ce qu’il fait à ceux qui se placent sur son chemin n’est pas agréable”. Monsieur le professeur avez-vous déjà fait un tel commentaire ?» Du côté des procureurs, Tarik Abdulhak sourit. Et coupe l’avocat.

Andrew Ianuzzi trouve le temps de deux commentaires : il dénonce «le comportement voyou de la part d’un gouvernement qui a un impact sur le fonctionnement de la justice dans ce pays» et glisse que le commentaire de David Chandler décrivait Hun Sen, dans un document que justement la défense n’a pas le droit d’utiliser…

2 Commentaires sur "David Chandler face à la défense très politique de Nuon Chea"

  1. hamer dit :

    Anne-Laure,
    Réveillez-vous!
    Sihanouk est à l’enfer,
    Vous n’avez rien à craindre,
    Dites tous ce que vous voulez dire pour le monde,
    Hun Sen est à plein pouvoir.
    Le petit PD n’a plus de conseillé!
    TRES CORDIALEMENT
    TIM

  2. Sunny dit :

    Attendons avec espoir de voir, si la tenue du troisième et le quatrième procès aurait lieu un jour. Les Médée et les Caligula doivent répondre de leurs actes devant la justice des hommes.

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