« Quand vous avez écrit Brother Enemy, votre mémoire était-elle plus précise que maintenant ? »

La volonté de justifier la qualité de l’expert appelé à témoigner devant la cour conduit à des questions saugrenues ou choquantes, laissant parfois l’impression d’assister à une inspection du travail. Voici un extrait des questions qu’Alex Bates, co-procureur britannique, a posé à Nayan Chanda que l’exercice a laissé calme et imperturbable :


Alex Bates : Quand vous avez écrit Brother Enemy, votre mémoire était-elle plus précise que maintenant ?

Nayan Chanda : Oui, j’ai écrit en 1985.

AB : Vos notes de bas de page font état de vos sources. Considérez-vous vos sources comme fiables ou non ?

NC : Ce sont des sources très fiables et fondées sur des bases documentaires.

AB : Avez-vous utilisé des sources pas suffisamment fiables ?

NC : Non.

AB : J’ai une question relative à vos méthodes d’investigation. Preniez-vous des notes ? Enregistriez-vos sur cassettes ?

NC : Pour les interviews officielles, j’écoutais les bandes enregistrées. Pour les autres, quelquefois l’enregistrement les décourageait et je me contentais de prendre des notes.


Toute une série de questions du même acabit suit : en quelles langues avaient lieu les interviews ? Combien d’interviews ? Comment avez-vous eu accès à des personnalités influentes ? Pourquoi vous parlaient-elles ? Comment interrogiez-vous les personnes sur le terrain ? Auriez-vous utilisé les mêmes sources pour écrire le livre aujourd’hui ? Pourquoi ces sources-là ?

Devant l’expertise de l’expert, l’avocat de la défense François Roux perd patience : « Si nous continuons ainsi, nous sommes encore en audience l’année prochaine ! » Il se plaint d’un double détournement de la procédure : le premier qui consiste à faire un interrogatoire ou un contre-interrogatoire à la manière common law alors que le procès a lieu en civil law, et qui conduit à ignorer le travail réalisé au cours de l’instruction, le deuxième qui consiste, selon lui, à réunir des preuves pour le dossier numéro 2. « Il n’est pas correct de vouloir acter aujourd’hui des preuves contre des hommes qui ne sont pas là. Nous sommes là pour des faits dont Duch est accusé à S21. Il y a bien longtemps que je n’ai pas entendu parler de S21. »


Alex Bates déplore le nombre d’interventions de la défense qui font perdre du temps à la cour. Il rappelle que Nayan Chanda n’a pas été entendu au cours de l’instruction. « Les co-procureurs souhaitent établir la qualité d’expert de monsieur Chanda. L’objectif est d’exposer les connaissances de M.Chanda sur la politique des deux pays. »

Les parties civiles soutiennent les co-procureurs, la défense est déboutée par le président de la Chambre.

One Reply to “« Quand vous avez écrit Brother Enemy, votre mémoire était-elle plus précise que maintenant ? »”

  1. Je me suis rendue avec impatience au premier jour de l’audience de Nayan Chanda, celui-ci ayant écrit un livre très détaillé et intéressant sur les conflits Cambodge-Vietnam-Chine… Et j’ai été plus que déçue par les questions du co-procureur (qui m’ont conduit entre l’assoupissement et la colère…). S’il voulait vérifier la qualité d’expert de Nayan Chanda, il aurait été plus logique le faire plus tôt et surtout ne pas perdre du temps à le faire en audience publique (mais je ne sais pas si la procédure le permettait) car Nayan Chanda n’a pu témoigner que deux jours, le temps était donc compté.

    Heureusement, des informations pertinentes sont apparues grâce à son témoignage, même si elles ont un peu été noyées à cause de la manière dont l’audience a été menée (du moins le premier jour, je n’ai pas pu y assister le deuxième jour).

    Et heureusement qu’il y a des journalistes sérieux qui se donnent la peine de faire des compte-rendus d’audience permettant aux lecteurs de « rompre l’os et sucer la substantifique moelle » ! Ici : contredire la propagande khmère rouge…

    C’est dommage, comme cela est souligné à la fin de l’article sur le témoignage de Nayan Chanda, que personne ne lui ait demandé de répondre à la lecture de l’histoire de Duch. C’était pourtant une bonne occasion.

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