« Je pense que l’auteur de 17 000 crimes mérite la perpétuité. Si on ne le condamne pas à la perpétuité, il me semble qu’on ne reconnaîtrait pas la gravité des faits et le meurtre de ces 17 000 personnes »

Antonya Tioulong, s’est constituée partie civile pour défendre la mémoire de sa sœur exécutée à S21. Sa déposition devant les juges le 18 août compte parmi les moments forts de ce procès. Elle est venue de Paris spécialement pour assister à la dernière semaine d’audiences. Entretien réalisé en compagnie de la journaliste suisse Carole Vann à la veille des plaidoiries.


Pourquoi avez-vous fait le trajet depuis Paris ?
Je tenais à venir assister aux plaidoiries car je pense que c’était important pour les parties civiles, auxquelles on a donné pour la première fois une place officielle, d’être là, d’appuyer une demande de jugement qui soit proportionnel à la gravité des crimes. Par notre présence, nous appuyons les paroles de nos avocats, nous disons que les familles des victimes sont là et qu’elles réitèrent leur demande d’un véritable jugement à l’issue du procès.


Qu’attendez-vous de cette dernière phase du procès ?
J’attends une synthèse de ce qui a été dit et j’attends que le rôle et la responsabilité de l’accusé soient établis.


Quelle condamnation vous paraîtrait juste ?
La perpétuité. C’est ce que la majorité chez les parties civiles attend, en raison de la gravité extrême des crimes qui ont été commis. La perpétuité est la peine la plus grave prévue dans ce procès. Je la demande. Je renouvelle cette supplique adressée au tribunal en août. Je ne veux pas argumenter sur les critères juridiques. Je pense que l’auteur de 17 000 crimes mérite au moins la perpétuité.


En droit pénal international, le condamner à la perpétuité reviendrait, selon certains, à ne pas faire la différence entre un accusé qui plaide coupable et collabore avec le tribunal et ses supérieurs qui se réfugient dans le silence et le déni…
Ce n’est pas parce que des supérieurs de Duch seraient condamnés à perpétuité que lui doit y échapper. Cela ne doit pas minimiser les actes qu’il a commis. Ce n’est pas une raison. Peut-être peut-on trouver un libellé qui soit plus lourd dans la condamnation prévue pour ses supérieurs hiérarchiques… Il n’empêche qu’il est l’auteur de crimes extrêmement graves, qui ont ôté la vie de 15 à 17 000 personnes. Le fait qu’il plaide coupable ne doit pas enlever cette possibilité de prison à vie. Qu’est-ce qu’il aurait fallu qu’il fasse ? Qu’il tue 20 000, 30 000 personnes pour qu’on prononce la perpétuité ? Ce serait inimaginable ! Si on ne le condamne pas à la perpétuité, il me semble qu’on ne reconnaîtrait pas la gravité des faits et le meurtre de ces 17 000 personnes.


Quel souvenir gardez-vous de votre face-à-face avec Duch en août dernier, lorsque vous avez déposé ?
J’ai vu une personne désinvolte, cynique, froide, qui tout en répétant mécaniquement « Je reconnais ma responsabilité, je suis coupable, je demande pardon » ne pensait pas ce qu’elle disait. J’ai vu une personne qui se réfugiait derrière la justice internationale pour essayer d’échapper à la perpétuité.


Que pensez-vous de la proposition d’aller le rencontrer dans sa cellule (formulée le 16 septembre dernier) pour poursuivre votre quête de vérité ?
Je pense que ce n’est pas approprié. Le procès sert de cadre pour une recherche de vérité. Si les questions sont posées à Duch, elles doivent l’être devant un tribunal et les réponses doivent être formulées devant un tribunal, devant des juges, devant des avocats, devant des procureurs. Cela ne peut pas se passer entre les familles des victimes et l’accusé. Il faut que ce soit formalisé juridiquement, il faut que tout soit enregistré de façon officielle.


Quelles étaient vos questions pendant ce procès ?
J’ai surtout voulu avoir une vérité sur le sort tragique qu’a connu ma sœur dans cette prison. J’aurais souhaité avoir de l’accusé des informations beaucoup plus concrètes que des généralités, des mensonges, des contradictions.


Pouvez-vous nous donner un exemple concret ?
Il a osé dire devant le tribunal que ma sœur était décédée de maladie. C’est une réponse choquante, extrêmement insultante pour la victime car on sait que le sort réservé à ma sœur a été particulièrement odieux, qu’elle a enduré les pires souffrances. Je pense que cette réponse est une infamie.


Dans quel état d’esprit êtes-vous à la veille des plaidoiries ?
Je suis un peu dubitative. Je mettais énormément d’espoir dans ce procès. Ce que j’en ai vu moi-même et la tournure que prend le procès provoque des craintes chez moi. J’ai peur que l’accusé ne bénéficie de trop d’indulgence par rapport à la gravité des crimes qu’il a commis. J’espère que je me trompe.


Voyez-vous Duch comme un simple exécutant ?
C’était un exécutant, certes, il a été désigné comme directeur de la prison mais il a vraiment poussé le zèle très très loin dans la réalisation des instructions de l’Angkar. Il a pratiqué une politique d’extermination systématique des prisonniers avec une rare cruauté. Il est de sa seule responsabilité d’avoir appliqué de façon extrêmement atroce ce qui s’est passé dans sa prison. On ne peut pas l’oublier.


La défense va certainement plaider pour une remise de peine. Qu’en pensez-vous ?
J’ai très peur de l’impact et de l’écoute qu’aura la défense. Je crois que ce serait tout à fait immoral et révoltant qu’il y ait une remise de peine et que la perpétuité soit écartée. Si c’était le cas, cela voudrait dire que le fait que Duch ait éliminé 17 000 personnes n’aurait aucune importance. Ce serait très grave pour la justice cambodgienne et pour la justice internationale.


Un des arguments de la défense c’est la coopération de Duch avec le tribunal…
Il y a toujours, me semble-t-il, une concentration sur l’argumentaire « C’est un exécutant, il plaide coupable, il collabore à l’expression d’une vérité » que, moi, je ne vois pas. Je ne vois pas où est la vérité. Je ne vois pas du tout ce qui pourrait amoindrir sa culpabilité, ou qui pourrait justifier une clémence éventuelle ou une remise de peine ou une atténuation de la responsabilité de Duch.


Est-ce que d’entendre la parole de Duch ne permet pas une « réécriture de l’histoire » ?
Lorsqu’on lui pose des questions précises, concrètes, sur le sort qu’il a fait subir aux victimes, il a des réponses très vagues. Je ne vois pas ce que l’on a obtenu au-delà de ces bribes de vérité établies pendant l’instruction. Pour ma part, en ce qui concerne ma sœur, qu’il a massacrée, je n’ai pas une once de vérité supplémentaire.

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