Une semaine d’audiences à travers les journaux de RFI

Dimanche 22 novembre
Les attentes des parties civiles à la veille des plaidoiries


Les familles des victimes n’ont qu’un mot à la bouche : « la perpétuité ». Pour elles, c’est la seule sanction possible. Leurs avocats ont cinq heures ce lundi pour convaincre les juges que Duch n’était pas qu’un simple exécutant. Antonya Tioulong, dont la sœur a été éliminée à S21, est venue de Paris pour assister à cette étape décisive du procès.
« Je ne veux pas argumenter sur les critères juridiques. Je pense que l’auteur de 17 000 crimes mérite au moins la perpétuité. Si on ne le condamne pas à la prison à vie, il me semble que l’on ne reconnaîtrait pas la gravité et l’assassinat, le meurtre de ces 17 000 personnes. »
Ce sera aussi pour les procureurs le moment de faire leurs preuves selon Chum Sirath : « Moi je pense que la stratégie des avocats de Duch est claire. Duch est responsable… Il a déjà reconnu sa responsabilité, il demande pardon mais il n’est pas l’exécuteur avec ses propres mains de toutes ces basses œuvres, alors j’espère que les procureurs vont démontrer le contraire »
Après la semaine de plaidoiries les juges devront déterminer de quels crimes l’accusé est coupable. Le verdict est attendu au printemps prochain.


Lundi 23 novembre

Les avocats des parties civiles plaident


En direct à 7 heures, heure de Paris
Question : quelles sont les attentes des parties civiles ?
Les attentes sont lourdes. D’ailleurs tous les plaignants sont là ce matin. Et ils sont sous tension. Il faut souligner que c’est la première fois qu’ils  sont partie prenante dans un tribunal à composante internationale. Pour eux l’enjeu c’est d’abord la reconnaissance de leur statut de victime. C’est aussi la lourdeur de la peine qui sera prononcée contre Duch. Tous réclament la perpétuité mais ils ont peur du poids de la défense dans cette dernière phase du procès.
Question : Ces parties civiles demandent la perpétuité, pourtant Duch a reconnu sa responsabilité dans les crimes commis à S21…
En effet, il a même présenté des excuses. On est au cœur du problème parce que les parties civiles ne croient pas à la sincérité de Duch. Ce matin, leurs avocats ont articulé leurs plaidoiries autour des mensonges de l’accusé, de l’orchestration de son remords et ont dénoncé une coopération de façade. Pour toutes ces raisons, cette journée est fondamentale pour les familles des victimes.


Bilan en fin de journée
L’ambiance était tendue au tribunal de Phnom Penh.
Tous les plaignants contre Duch sont venus manifester par leur présence leur volonté de justice. Ils demandent unanimement une condamnation à perpétuité. Mais ils ont peur du poids de la défense, dans cette dernière phase du procès.
La défense  argumente en effet que l’accusé a accepté sa responsabilité dans la plupart des crimes qui lui sont reprochés et qu’il a collaboré avec le tribunal.
Quatre groupes d’avocats se sont succédés ce lundi pour faire reconnaître le statut de victime de leurs clients, soit en tant que détenus de S21, soit en tant que proches des disparus.
Ces avocats ont aussi articulé leurs plaidoiries autour des mensonges de Duch, autour de l’orchestration de son remords. Pour eux il ne participe pas à la manifestation de la vérité.
Pendant une pause, Chum Mey, l’un des trois rescapés incontestés de S21, déclarait : « Duch passe de la parole, au rire, aux pleurs. Duch est un dangereux manipulateur. »
Les parties civiles se sentaient un peu soulagées en fin de journée. Mardi, les procureurs prennent le relais. Mais l’épreuve n’est pas terminée. Mercredi ce sera la défense.


Mardi 24 novembre

Le réquisitoire sans concession des procureurs


En direct à 8 heures, heure de Paris
Question : Comment se déroule ce début de journée de réquisitoire ?
La première chose qui frappe, c’est l’affluence du public. Il y a des paysans, des bonzes, des étudiants. Le tribunal accueille bien au-delà de sa capacité et est obligé d’organiser des rotations en salle d’audience.
Pour ce qui concerne le réquisitoire, c’est la co-procureure cambodgienne Chea Leang qui a démarré la journée.
Question : quelles sont les grandes lignes de ce réquisitoire ?
Il n’y a pas de démonstration choc, pas de feu dans le propos. Elle a livré un réquisitoire descriptif qui revient sur les faits abordés pendant les 73 journées d’audiences. Elle a évidemment rappelé que « l’exécution était un certitude à S21 », que la torture y était une « routine ». Elle a expliqué pourquoi S21 était un centre unique en son genre. Parmi ses arguments : S21 était au sommet de la hiérarchie des prisons khmères rouges, les prisonniers les plus importants y étaient envoyés, les milliers de pages de confessions extorquées aux détenus sont sans équivalent. L’objectif est de montrer que Duch n’était pas un simple directeur de prison, qu’il a nourri la paranoïa du régime, dont il était bien un haut responsable.  


En direct à 19 heures, heure de Paris
« L’accusé n’était ni prisonnier, ni otage, ni victime » du régime. C’est sur cet axe que le procureur William Smith a construit sa démonstration.
Alors que son homologue cambodgienne, Chea Leang, a décrit en début de journée ce qu’était S21, à savoir
–    un centre dont personne ne sortait vivant
–    un lieu où la torture était une routine
–    et qui se situait au sommet de la hiérarchie des prisons khmères rouges
Alors qu’elle a insisté sur la nature des crimes commis dans cette chambre de la mort, William Smith, lui, s’est concentré sur le rôle actif de l’accusé dans la formation de ses subordonnés, dans le fonctionnement efficace de S21, et même dans la pratique de la torture. Il a pointé l’absence totale d’empathie pour les détenus et les manœuvres de Duch pour préserver ses privilèges de directeur. Il a souligné la foi profonde de l’accusé dans le communisme qui l’a conduit à servir les Khmers rouges longtemps après la chute du régime.
Au terme de cette journée, les charges sont accablantes. Quelle sentence demanderont les procureurs ? La question reste ouverte puisque l’audience s’est terminée brutalement sur un problème technique.
William Smith reprendra son réquisitoire mercredi, juste avant que Duch s’exprime devant les juges.


Mercredi 25 novembre

Peine de 40 ans contre demande d’acquittement


En direct à 6 heures, heure de Paris
Question : Pourquoi le procureur n’a-t-il pas réclamé la perpétuité ?
Parce que Duch est emprisonné depuis 1999 mais qu’il a passé dix ans avant d’être jugé. Selon la loi, il a été détenu illégalement. Les procureurs ont choisi de tenir compte de cette violation de ses droits et de transformer la perpétuité en peine très lourde de 45 ans. Sur ces 45 ans, ils retirent 5 ans en reconnaissance du fait que Duch a coopéré, qu’il a plaidé coupable et exprimé des remords. Un des points importants de ce réquisitoire, c’est aussi que les procureurs ne retiennent pas de circonstances atténuantes concernant l’argument de la défense selon lequel Duch obéissait aux ordres. Selon eux, Duch était un acteur complètement impliqué. Le procureur a conclu en disant aux juges : « En imposant cette peine, vous ne retirerez pas son humanité à l’accusé mais vous rendrez leur humanité aux victimes de S21 ». Au regard d’affaires similaires dans d’autres tribunaux pénaux internationaux le réquisitoire est lourd. La défense a deux jours pour convaincre les juges de diminuer la sentence.


En direct à 8 heures, heure de Paris
Question : Duch a pris la parole avant ses avocats, comment était-il ?
Duch était sobre, sérieux. Chemise bleue, pantalon gris, lunettes sur le nez… Le parfait profil du professeur. Un profil auquel il nous a habitués depuis le début de son procès. Impassible, il a sorti ses notes et est resté le nez collé dessus pendant une lecture d’1h25, sans interruption, des plus fastidieuses. D’ailleurs en salle d’audience le public s’endormait.
Question : Qu’avait-il à dire pour sa défense ?
Il n’a fait aucune déclaration, ni révélation fracassante. Il est resté sur la ligne qu’il a toujours tenue. Il a redit qu’il était un engrenage dans la machine, qu’il avait voulu se mettre au service du peuple et s’était retrouvé au service d’une organisation criminelle. Il énumère des noms, des événements qui semblent anecdotiques à celui qui n’a pas suivi les débats des 73 journées d’audience. Cette liste constitue une preuve de sa collaboration, l’objectif étant d’obtenir la clémence de la cour. Il a réitéré ses regrets et demandé que la porte du pardon reste ouverte. C’était peut-être sa dernière intervention publique.
Question : Comment les parties civiles ont-elles réagi au réquisitoire de 40 ans demandé par les procureurs ?
Sur le coup, une partie civile est sortie effondrée parce que pour elle, symboliquement, 40 ans ce n’est pas la perpétuité. Mais dans l’ensemble les plaignants étaient très satisfaits. Le procureur a bien expliqué pourquoi il demandait 40 ans. L’accusation, qui a montré des faiblesses pendant le procès, est ainsi remontée dans leur estime. Il faut rappeler que Duch a 67 ans, alors pour elles, 40 ans ou la perpétuité ça ne fait pas une grosse différence.


En direct à 13 heures, heure de Paris
Question : 40 ans sont donc requis contre Duch. Comment ce réquisitoire a-t-il été reçu par les familles des victimes ?
Les avis sont partagés. Il y a ceux qui veulent la perpétuité pour une raison symbolique, parce qu’on est dans le registre du crime contre l’humanité et que 40 ans ne reflètent pas la gravité des crimes commis à S21 ; et il y a ceux qui sont satisfaits parce que si Duch est condamné à 40 ans de prison, étant donné qu’il est âgé de 67 ans, ça équivaut pour eux à la perpétuité. Mais pour les familles des victimes, le moment choc de la journée aura aussi été la plaidoirie de l’avocat cambodgien de Duch qui a carrément demandé l’acquittement de son client.
Question : Pourtant Duch a reconnu sa responsabilité pour les crimes commis à S21.
Oui mais son avocat estime que Duch n’était ni un dirigeant, ni un haut responsable khmer rouge et que par conséquent le tribunal n’est pas compétent pour le juger. Il considère que Duch a obéi aux ordres, qu’il n’avait pas le choix et il se réfère à la loi cambodgienne pour dire que « ceux qui obéissent aux ordres ne doivent pas être poursuivis ». Enfin il insiste sur le fait que Duch n’a pas tué de ses mains. Tous ces arguments il les a déjà soulevés au procès. Mais il met le deuxième avocat de Duch, le Français François Roux dans une situation délicate puisqu’on s’attendait à le voir plaider demain le crime d’obéissance.


Réactions au réquisitoire
Le procureur William Smith a expliqué clairement pourquoi il demandait une peine lourde plutôt que la perpétuité :
–    Première raison : Duch est détenu depuis 1999, ses droits ont été violés car il n’a pas été jugé dans le délai légal.
–    Deuxième raison : il a reconnu sa responsabilité, il a collaboré, en partie, avec le tribunal et il a exprimé des remords.
Ce choix a satisfait certains plaignants qui pensent que Duch a 67 ans et que s’il est condamné à 40 de prison, pour eux cela équivaut à la perpétuité. D’autres sont déçus, comme Ou Savrith qui est partie civile : « Nous espérions la perpétuité parce que demander une peine de 40 ans revient à banaliser un peu le crime qu’il a commis, parce que 40 ans, ce n’est pas assez pour nous. »
Le réquisitoire n’est pas le verdict. La sentence pourrait être encore réduite car les juges devront tenir compte des arguments de la défense. L’avocat cambodgien de Duch a déjà demandé ce mercredi l’acquittement de son client. Reste à savoir ce que plaidera le deuxième avocat de l’accusé, le Français François Roux.


Réactions à la demande d’acquittement
Alors que certains plaignants ne trouvent pas leurs mots après la demande d’acquittement de Duch par son avocat cambodgien Kar Savuth, Martine Lefeuvre commente sèchement : « C’est grotesque. Mais il fait son travail de défenseur. Pour nous parties civiles, c’est inimaginable. Mais il faut laisser la défense s’exprimer puisque ce n’est pas une vengeance, c’est un procès. Il ne faut pas oublier que ce n’est pas une personne qui a été tuée ! » Les listes des procureurs attestent de l’exécution de plus de 12 000 personnes.
Il n’est pas sûr que cette position radicale de Kar Savuth serve la défense comme l’explique Jessica Finelle, avocate d’un plaignant : « Ce n’est visiblement pas du tout la ligne de défense adoptée par Maître Roux, son avocat international, et pas d’ailleurs par Duch non plus puisque depuis le début, tous les deux, enfin… Duch reconnaît les faits, il plaide coupable et donc du coup il plaide sa condamnation et ça s’oppose complètement à une demande d’acquittement, surtout sur le fondement invoqué par Kar Savuth. »
Comment l’avocat François Roux gèrera-t-il cette différence de stratégie ? Défendra-t-il le crime d’obéissance ? La réponse est attendue jeudi au cours de sa plaidoirie.


Jeudi 26 novembre

François Roux plaide le crime d’obéissance malgré l’effondrement de sa stratégie de défense


En direct à 8 heures, heure de Paris
Question : Hier, l’avocat de Duch a demandé son acquittement, visiblement cela met son deuxième avocat, François Roux, dans une situation délicate…
C’est le moins qu’on puisse dire parce que une des lignes stratégiques de la défense depuis le début du procès c’est de dire que Duch plaide coupable. Mais il est contradictoire de plaider coupable et de demander l’acquittement. On a donc assisté ce matin à un retournement de situation : François Roux a fait publiquement état du désaccord au sein de la défense et a renoncé au plaidoyer de culpabilité.
Il a probablement fait ce choix aussi en réaction au réquisitoire hier des procureurs dont il a déploré les mots « extrêmement durs » contre Duch qu’il a décrit comme « un homme à genou qui demande pardon ».
Question : Est-ce pour cette raison qu’il a accusé les procureurs de se tromper de procès ?
Absolument. Il considère que les procureurs n’ont pas tenu compte de la reconnaissance des faits par Duch, ni de sa collaboration. Il a argumenté longuement qu’ils auraient dû s’inspirer du cas du commandant Obrenovic qui a plaidé coupable dans les massacres de Srebrenica.
François Roux a accusé les procureurs de réinventer l’histoire. Il a rappelé la terreur et le secret qui étaient la règle sous les Khmers rouges.
Pendant sa plaidoirie, Duch habillé d’un pull blanc immaculé, n’a pas quitté son avocat des yeux.
La question qui est maintenant sur toutes les lèvres, c’est comment François Roux va-t-il conclure sa plaidoirie ?


Bilan de la journée
Coup de théâtre au tribunal de Phnom Penh. L’avocat français de Duch, François Roux a renoncé en début de journée au plaidoyer de culpabilité qui était pourtant, depuis le début du procès un axe de sa stratégie de défense. Il y a été contraint par la demande d’acquittement formulée mercredi par son homologue cambodgien.
Après avoir reconnu le désaccord au sein de la défense, François Roux s’est attaqué avec virulence au réquisitoire des procureurs. Il leur a reproché leurs mots « durs » contre son client qu’il a décrit comme un « homme à genou demandant pardon »’.
Selon lui les procureurs se sont trompés de procès en ne tenant pas compte de la reconnaissance des faits par Duch ni de sa collaboration.
Il les a accusés de réinventer l’histoire et de falsifier l’image de son client.
Il a rappelé le contexte de terreur, de secret et de discipline en vigueur sous les Khmers rouges puis a plaidé le crime d’obéissance et les circonstances atténuantes.
Il a enfin invité la cour à considérer la réinsertion de Duch dans la société.
Les parties civiles ont réagi vigoureusement et déclaré à la sortie de la plaidoirie que les familles des victimes, elles, portent leur chagrin à perpétuité.


Vendredi 27 novembre

Duch demande sa libération


Bilan à la fin de la dernière demie journée d’audience

A la sortie de l’audience, c’est la consternation.
Duch, qui pendant six mois de procès s’est déclaré responsable des crimes commis à S21, lui qui a exprimé ses remords et demandé pardon aux familles des victimes, annonce debout, sans ciller, devant des juges interloqués, qu’il souhaite être libéré. Il vient de choisir son camp, celui de son avocat cambodgien, Kar Savuth qui plaidait mercredi l’acquittement.
En l’espace de quelques minutes il balaye la stratégie de défense basée sur le plaidoyer de culpabilité que son avocat français, François Roux, avait élaborée.
Pour les familles des victimes c’est le choc comme en témoigne Antonya Tioulong : « C’est la preuve aujourd’hui qu’il n’éprouve aucun remords. Et encore une fois, je le répète, c’est une offense aux victimes que d’oser demander l’acquittement. Cela veut dire que les crimes qu’il a commis n’ont aucune importance. Aucune. Que les tortures qu’il a perpétrées n’ont aucune importance. C’est un scandale et en même temps, comment dire…, cela aggrave la situation de l’accusé.  »
De l’avis des juristes ce retournement ne peut que nuire à Duch en alourdissant sa sentence. Voilà qui ouvre de vastes spéculations sur les raisons de ce coup de théâtre.

Une pensée sur “Une semaine d’audiences à travers les journaux de RFI”

  1. Merci Anne-Laure, je trépignais d’impatience en attendant les comptes rendus d’audiences.
    L’atmosphère devait être très tendue au tribunal cette semaine. Il est vrai que les procureurs ont un peu racheté leurs nombreux manquements durant le procès mais curieusement, et dans la dernière ligne droite, la stratégie de la défense considérée jusqu’alors comme le seul ilôt de rigueur juridique dans un procès souvent déroutant, s’est efondrée.
    Ce désaccord au sein de l’équipe de la défense renvoie surtout à l’imbroglio juridico-politique qui n’a cesser de limer le vernis de légitimité du tribunal.
    Le doute est permis quant au succès du travail de réconciliation pour les cambodgiens dont le procès était une étape essentielle.

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