{"id":362,"date":"2009-05-26T00:53:24","date_gmt":"2009-05-25T17:53:24","guid":{"rendered":"http:\/\/proceskhmersrouges.net\/?p=362"},"modified":"2010-12-02T00:56:36","modified_gmt":"2010-12-01T17:56:36","slug":"nayan-chanda-contrebalance-la-version-khmere-rouge-de-l%e2%80%99histoire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/proceskhmersrouges.net\/?p=362","title":{"rendered":"Nayan Chanda contrebalance la version khm\u00e8re rouge de l\u2019histoire"},"content":{"rendered":"<p><br class=\"spacer_\" \/><\/p>\n<div><strong> <\/strong><\/div>\n<p><br class=\"spacer_\" \/><\/p>\n<p><br class=\"spacer_\" \/><\/p>\n<div><strong> <\/strong><\/div>\n<p><br class=\"spacer_\" \/><\/p>\n<p><br class=\"spacer_\" \/><\/p>\n<div><strong> <\/strong><\/div>\n<p><br class=\"spacer_\" \/><\/p>\n<p><br class=\"spacer_\" \/><\/p>\n<div><strong> <\/strong><\/div>\n<p><br class=\"spacer_\" \/><\/p>\n<p><br class=\"spacer_\" \/><\/p>\n<div><strong> <\/strong><\/div>\n<p><br class=\"spacer_\" \/><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><br class=\"spacer_\" \/><\/p>\n<figure id=\"attachment_364\" aria-describedby=\"caption-attachment-364\" style=\"width: 350px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><strong><img loading=\"lazy\" class=\"size-full wp-image-364\" title=\"25-05-09-nayan-chanda-11\" src=\"http:\/\/proceskhmersrouges.net\/wp-content\/uploads\/2009\/05\/25-05-09-nayan-chanda-11.jpg\" alt=\"Nayan Chanda, n\u00e9 en Inde en 1946, a obtenu une bourse pour faire sa th\u00e8se en France en 1971, sur la politique \u00e9trang\u00e8re du Cambodge sous Sihanouk. (Anne-Laure Por\u00e9e)\" width=\"350\" height=\"319\" srcset=\"https:\/\/proceskhmersrouges.net\/wp-content\/uploads\/2009\/05\/25-05-09-nayan-chanda-11.jpg 350w, https:\/\/proceskhmersrouges.net\/wp-content\/uploads\/2009\/05\/25-05-09-nayan-chanda-11-300x273.jpg 300w\" sizes=\"(max-width: 350px) 100vw, 350px\" \/><\/strong><figcaption id=\"caption-attachment-364\" class=\"wp-caption-text\">Nayan Chanda, n\u00e9 en Inde en 1946, a obtenu une bourse pour faire sa th\u00e8se en France en 1971, sur la politique \u00e9trang\u00e8re du Cambodge sous Sihanouk. (Anne-Laure Por\u00e9e)<\/figcaption><\/figure>\n<p><br class=\"spacer_\" \/><\/p>\n<p><strong><br class=\"spacer_\" \/><\/strong><\/p>\n<p><strong><br class=\"spacer_\" \/><\/strong><\/p>\n<p><strong><br class=\"spacer_\" \/><\/strong><\/p>\n<p><strong><br class=\"spacer_\" \/><\/strong><\/p>\n<p><strong><br class=\"spacer_\" \/><\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong>Qui est Nayan Chanda\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p>Aujourd&rsquo;hui r\u00e9dacteur en chef du magazine en ligne <a title=\"Site en anglais consacr\u00e9 \u00e0 la mondialisation dont Nayan Chanda assure la r\u00e9daction en chef\" href=\"http:\/\/yaleglobal.yale.edu\/index.jsp\"><em>YaleGlobal<\/em> <\/a>, qui \u00e9mane du Centre d&rsquo;\u00e9tudes sur la mondialisation de l&rsquo;universit\u00e9 am\u00e9ricaine Yale, Nayan Chanda a couvert l&rsquo;actualit\u00e9 de la r\u00e9gion (Cambodge, Laos, Vietnam, Tha\u00eflande&#8230;) pendant plus de trente ans pour la <em>Far Eastern Economic Review<\/em>, magazine de r\u00e9f\u00e9rence en anglais consacr\u00e9 \u00e0 l&rsquo;Asie et bas\u00e9 \u00e0 Hong-Kong. Il est aussi l&rsquo;auteur d&rsquo;un livre majeur, <em>Les fr\u00e8res ennemis<\/em> (<em>Brother Enemy\u00a0: The War After The War<\/em> en version anglaise), \u00e9crit dans les ann\u00e9es 1980 et qui lui vaut cette convocation au tribunal de Kambol. L&rsquo;ouvrage analyse les conflits et les alliances entre les partis communistes cambodgien, vietnamien, chinois&#8230; et permet de comprendre ce qui a men\u00e9 \u00e0 \u00ab\u00a0la troisi\u00e8me guerre d&rsquo;Indochine\u00a0\u00bb, \u00e0 savoir un conflit arm\u00e9 entre le Vietnam et le Cambodge, officiellement d\u00e9clench\u00e9 d\u00e9but 1978, et un conflit arm\u00e9 entre la Chine et le Vietnam en 1979. En toile de fond\u00a0: le jeu diplomatique des puissances sovi\u00e9tique et am\u00e9ricaine. <em>Les fr\u00e8res ennemis<\/em> associe avec rigueur la d\u00e9marche du chercheur \u00e0 celle du journaliste. Nayan Chanda, qui revendique cette double casquette, continue \u00e0 recueillir des documents pour mieux comprendre l&rsquo;histoire de cette r\u00e9gion. Le travail colossal (douze ans d&rsquo;enqu\u00eate) qu&rsquo;il a r\u00e9alis\u00e9 l&rsquo;am\u00e8ne \u00e0 conclure dans son livre que \u00ab\u00a0ce sont les pesanteurs historiques et le nationalisme, et non l&rsquo;id\u00e9ologie, qui rec\u00e8lent les cl\u00e9s de l&rsquo;avenir de la r\u00e9gion\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p><br class=\"spacer_\" \/><\/p>\n<p><strong>L&rsquo;enjeu de cette expertise<\/strong><\/p>\n<p>Quand Nayan Chanda arrive au tribunal, il sait qu&rsquo;il va \u00e9voquer les relations entre le Cambodge et le Vietnam mais personne ne lui a pr\u00e9sent\u00e9 plus avant les enjeux de sa pr\u00e9sence. Fran\u00e7ois Roux, avocat de la d\u00e9fense, s&rsquo;en charge mardi 26 mai alors que l&rsquo;audition du t\u00e9moin est quasiment finie. \u00ab\u00a0A partir du moment o\u00f9 il y a conflit arm\u00e9 depuis avril 1975, cela signifie que tous les prisonniers vietnamiens envoy\u00e9s \u00e0 S21 ont \u00e9t\u00e9 victimes de crime de guerre.\u00a0\u00bb Selon Fran\u00e7ois Roux, cela n&rsquo;a pas d&rsquo;incidence pour l&rsquo;accus\u00e9 qui reconna\u00eet que \u00ab\u00a0au moins pendant toute l&rsquo;ann\u00e9e 1978 les Vietnamiens ont bien \u00e9t\u00e9 victimes de crimes de guerre\u00a0\u00bb. Duch, dans sa reconnaissance du crime, se range donc strictement derri\u00e8re la th\u00e8se officielle. \u00ab\u00a0Jusqu&rsquo;\u00e0 pr\u00e9sent, rench\u00e9rit son avocat, on a toujours entendu que la th\u00e8se officielle \u00e9tait que le conflit arm\u00e9 international avait commenc\u00e9 le 31 d\u00e9cembre 1977 et les co-procureurs demandent \u00e0 la Chambre de contredire par d\u00e9cision de justice cette date.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Fran\u00e7ois Roux a le sentiment, \u00e0 la fin du t\u00e9moignage de l&rsquo;expert, que l&rsquo;existence d&rsquo;un conflit arm\u00e9 international d&rsquo;avril 1975 au 6 janvier 1979 n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 confirm\u00e9e. Il retient des explications de Nayan Chanda les \u00ab\u00a0nombreuses escarmouches\u00a0\u00bb, les \u00ab\u00a0nombreux engagements ponctuels des arm\u00e9es\u00a0\u00bb, et la volont\u00e9 du gouvernement vietnamien d&#8217;emp\u00eacher \u00ab\u00a0que le conflit ne d\u00e9g\u00e9n\u00e8re\u00a0\u00bb. Nayan Chanda\u00a0 r\u00e9pond alors tr\u00e8s clairement\u00a0: \u00ab\u00a0les Vietnamiens esp\u00e9raient que le conflit puisse \u00eatre contenu, \u00e9touff\u00e9. [&#8230;] La guerre a \u00e9t\u00e9 gard\u00e9e soigneusement secr\u00e8te. [&#8230;] Je ne sais pas comment la guerre est d\u00e9finie en droit, doit-elle \u00eatre un \u00e9v\u00e9nement d\u00e9clar\u00e9 ?\u00a0Est-ce que la guerre peut exister sans qu&rsquo;il\u00a0y ait\u00a0d\u00e9claration\u00a0? Si la d\u00e9claration n&rsquo;est pas n\u00e9cessaire alors les deux pays \u00e9taient en guerre depuis avril 1975\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p><br class=\"spacer_\" \/><\/p>\n<p><strong>Retour aux sources<\/strong><\/p>\n<p>Lors de la premi\u00e8re journ\u00e9e d&rsquo;audience, Nayan Chanda justifie, aupr\u00e8s notamment du co-procureur Alex Bates, de ses sources voire de ses m\u00e9thodes d&rsquo;enqu\u00eate (voir la citation du 25 mai 2009)\u00a0: Combien de t\u00e9moins a-t-il interrog\u00e9 sur les lieux de telle enqu\u00eate\u00a0?, combien d&rsquo;interview a-t-il r\u00e9alis\u00e9 sur tel sujet\u00a0?, Quelle \u00e9tait sa source d&rsquo;information sur telle affaire\u00a0?, Pourquoi les plus hauts responsables dans la r\u00e9gion acceptaient de r\u00e9pondre \u00e0 ses questions\u00a0?<\/p>\n<p>Quant \u00e0 la juge Silvia Cartwright, elle sollicite sa m\u00e9moire\u00a0lui demandant s&rsquo;il se souvient de certaines d\u00e9p\u00eaches, de certains t\u00e9l\u00e9grammes ou rapports. Prudent, Nayan Chanda rappelle r\u00e9guli\u00e8rement que sa m\u00e9moire n&rsquo;est pas infaillible mais trouve toujours des r\u00e9ponses pr\u00e9cises dans son ouvrage ou dans les notes de ses chapitres, prouvant encore\u00a0la rigueur de son travail.<\/p>\n<p>Comme il l&rsquo;explique \u00e0 la cour, Nayan Chanda ne met pas les pieds au Cambodge sous le r\u00e9gime du Kampuch\u00e9a d\u00e9mocratique. Il en part apr\u00e8s le 10 avril 1975 pour couvrir la prise de Sa\u00efgon par les troupes communistes du Nord Vietnam. Sur le Cambodge, il travaille donc souvent depuis le Vietnam. Cependant, il trouve dans les \u00e9coutes de la radio de Phnom Penh (la radio khm\u00e8re rouge), transcrites par la CIA et mises \u00e0 disposition contre le prix d&rsquo;un abonnement, une source d&rsquo;information essentielle. Il en extrait d&rsquo;ailleurs en 1978 le virulent appel de Pol Pot du 10 mai invitant \u00e0 broyer l&rsquo;ennemi vietnamien\u00a0: \u00ab\u00a0En terme de nombre, [chacun] d&rsquo;entre nous peut tuer trente Vietnamiens. Nous avons besoin de seulement deux millions de troupes pour \u00e9craser les 50 millions de Vietnamiens et il nous restera encore six millions de Cambodgiens.\u00a0\u00bb A l&rsquo;\u00e9poque de cette d\u00e9claration, la zone Est vient de faire l&rsquo;objet de purges massives.<\/p>\n<p><br class=\"spacer_\" \/><\/p>\n<p><strong>Les motifs du conflit khm\u00e9ro-vietnamien<\/strong><\/p>\n<p>Pour Nayan Chanda, il ne fait aucun doute que le conflit du Kampuch\u00e9a d\u00e9mocratique avec son voisin tha\u00eflandais n&rsquo;a pas pour les Khmers rouges la m\u00eame importance que celui qui les oppose aux Vietnamiens\u00a0: \u00ab\u00a0le Vietnam \u00e9tait la source d&rsquo;inqui\u00e9tude principale. Les Khmers rouges s&rsquo;inqui\u00e9taient \u00e9norm\u00e9ment du d\u00e9sir expansionniste des Vietnamiens. C&rsquo;est le motif qui les amen\u00e9s \u00e0 s&rsquo;opposer au Vietnam.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Pour le chercheur, la conf\u00e9rence de Gen\u00e8ve en 1954 constitue le moment fondateur \u00e0 partir duquel l&rsquo;id\u00e9ologie khm\u00e8re rouge per\u00e7oit le Vietnam comme une menace. En effet \u00e0 cette conf\u00e9rence qui marque la fin de la guerre d&rsquo;Indochine contre la puissance coloniale fran\u00e7aise et qui partage le Vietnam en deux, le Parti r\u00e9volutionnaire du peuple khmer, \u00e9manation du Parti communiste indochinois fond\u00e9 par Ho Chi Minh, n&rsquo;est pas invit\u00e9 \u00e0 la table des n\u00e9gociations. Il n&rsquo;est donc pas reconnu comme contributeur \u00e0 la lutte anticoloniale. \u00ab\u00a0C&rsquo;est\u00a0per\u00e7u comme \u00e9tant une trahison du Vietnam\u00a0\u00bb, analyse Nayan Chanda.\u00a0Par ailleurs\u00a0les Cambodgiens ont une divergence profonde avec les Vietnamiens, ils n&rsquo;ont \u00ab\u00a0aucun d\u00e9sir de former une f\u00e9d\u00e9ration indochinoise\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Cette divergence \u00e9claire le choix de Pol Pot de dater la naissance du parti communiste cambodgien en 1960 plut\u00f4t qu&rsquo;en 1951, ann\u00e9e de la scission du parti communiste indochinois en trois partis au Vietnam, au Laos et au Cambodge. \u00ab\u00a0Cette d\u00e9marche servait \u00e0 couper le cordon ombilical avec le Vietnam\u00a0\u00bb, estime Nayan Chanda.<\/p>\n<p>Les Khmers rouges ont toujours projet\u00e9 que leur ennemi historique n&rsquo;avait qu&rsquo;une id\u00e9e en t\u00eate, \u00ab\u00a0avaler\u00a0\u00bb le Cambodge. Cette position radicale se traduit par un discours ouvertement raciste. Nayan Chanda cite pour preuve le <em>Livre noir, faits et preuves des actes d&rsquo;agression et d&rsquo;annexion du Vietnam contre le Kampuch\u00e9a<\/em> publi\u00e9 en 1978 par le minist\u00e8re des Affaires \u00e9trang\u00e8res khmer rouge\u00a0: \u00ab\u00a0Il d\u00e9crit les Vietnamiens comme agressifs par nature. A partir de l\u00e0, toutes les personnes qui ont des liens avec le Vietnam sont des ennemis du Kampuch\u00e9a d\u00e9mocratique\u00a0\u00bb.\u00a0 Les confessions des prisonniers vietnamiens lues \u00e0 la radio et dans lesquelles ils\u00a0ont admis\u00a0(probablement sous la torture) le d\u00e9sir d&rsquo;expansion du Vietnam sur le Cambodge constituent elles aussi des outils de cette propagande. Nayan Chanda se souvient d&rsquo;en avoir entendu quelques-unes.<\/p>\n<p>C\u00f4t\u00e9 vietnamien, le soutien de la Chine au Kampuch\u00e9a d\u00e9mocratique ne peut qu&rsquo;aviver le sentiment d&rsquo;\u00eatre pris en tenailles au nord et au sud-ouest et rappeler au pays son histoire ponctu\u00e9e de r\u00e9sistances aux invasions de l&rsquo;Empire du Milieu.<\/p>\n<p><br class=\"spacer_\" \/><\/p>\n<p><strong>Le silence des m\u00e9dias<\/strong><\/p>\n<p>Pendant longtemps, les combats entre les deux pays ne sont pas relat\u00e9s par les m\u00e9dias parce que, selon Nayan Chanda, ni les Khmers rouges, ni le Vietnam ne tiennent \u00e0 les reconna\u00eetre ouvertement. \u00ab\u00a0Cambodgiens et Vietnamiens ont gard\u00e9 pendant longtemps un voile de silence sur leurs attaques. Pour nous qui \u00e9tions sur place et essayions de comprendre, il fallait lire entre les lignes pour comprendre ce qui se passait.\u00a0\u00bb A la mi-d\u00e9cembre, le Premier ministre du Vietnam, Pham Van Dong, interview\u00e9 par Nayan Chanda, admet du bout des l\u00e8vres qu&rsquo;il y a des probl\u00e8mes mais n&rsquo;entre pas dans les d\u00e9tails. \u00ab\u00a0Le calcul du Vietnam \u00e9tait le suivant\u00a0: un conflit ouvert avec le Cambodge impliquerait la r\u00e9action d&rsquo;autres pays. Les Vietnamiens voulaient donner la r\u00e9plique aux attaques khm\u00e8res rouges et pensaient que la d\u00e9faite inspirerait la r\u00e9bellion \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur du Cambodge. Alors soit Pol Pot deviendrait raisonnable, soit l&rsquo;opposition se ferait \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur du parti.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Finalement, l&rsquo;officialisation du conflit vient du Kampuch\u00e9a d\u00e9mocratique avec la rupture officielle des relations diplomatiques le 31 d\u00e9cembre 1977. D\u00e8s lors, le nombre de victimes est rendu public, la port\u00e9e des affrontements \u00e9galement.<\/p>\n<p><br class=\"spacer_\" \/><\/p>\n<p><strong>Les Khmers rouges ont attaqu\u00e9 les premiers<\/strong><\/p>\n<p>Le discours bien souvent en vigueur au Cambodge est que les hostilit\u00e9s ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9clench\u00e9es soit par les Vietnamiens, soit \u00e0 cause de leur pr\u00e9sence sur le territoire khmer. Le t\u00e9moignage de Nayan Chanda apporte un point de vue contradictoire,\u00a0en se r\u00e9f\u00e9rant \u00e0 un passage du livre de David Chandler <em>S21 ou le crime impuni des Khmers rouges.<\/em> \u00ab\u00a0Il \u00e9crit que l&rsquo;accus\u00e9 a pu mettre au point une conception tr\u00e8s sophistiqu\u00e9e de la trahison entre 1972 et 1973. Il y est question de cha\u00eenes de tra\u00eetres, d&rsquo;une op\u00e9ration secr\u00e8te, qui fut alors mise en oeuvre par les Khmers rouges pour purger ceux qu&rsquo;on appelait les \u00ab\u00a0Khmers Hano\u00ef\u00a0\u00bb, ceux qui \u00e9taient revenus en 1970 apr\u00e8s des ann\u00e9es d&rsquo;exil au Nord Vietnam pour y aider la r\u00e9volution. En 1973, des centaines d&rsquo;entre eux furent arr\u00eat\u00e9s et assassin\u00e9s dans le plus grand secret, apr\u00e8s que les Vietnamiens eurent retir\u00e9 le gros de leurs troupes du Cambodge. Certains r\u00e9ussirent \u00e0 fuir au Vietnam, apr\u00e8s leur d\u00e9tention, d&rsquo;autres furent arr\u00eat\u00e9s apr\u00e8s avril 1975, beaucoup furent arr\u00eat\u00e9s dans la Zone sp\u00e9ciale. L&rsquo;aspect furtif et impitoyable de cette campagne d&rsquo;\u00e9puration r\u00e9pondait peut-\u00eatre au style administratif naissant sp\u00e9cifique \u00e0 Duch. Cette campagne laissait d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sager du mode op\u00e9ratoire de\u00a0S21\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Depuis 1973, la pr\u00e9sence vietnamienne \u00e9tait termin\u00e9e\u00a0\u00bb, affirme Nayan Chanda.\u00a0Mais \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque les Khmers rouges, eux, d\u00e9noncent cette pr\u00e9sence pour justifier leurs r\u00e9pliques arm\u00e9es,\u00a0qu&rsquo;ils disent\u00a0d\u00e9fensives. Selon Nayan Chanda, la t\u00e2che primordiale des Vietnamiens est alors de g\u00e9rer l&rsquo;afflux de r\u00e9fugi\u00e9s en provenance du Cambodge plut\u00f4t que d&rsquo;y maintenir des bases. Sur ce point, il\u00a0confirme son d\u00e9saccord avec les sources am\u00e9ricaines \u00ab\u00a0hautement fiables\u00a0\u00bb auxquelles la juge Cartwright se r\u00e9f\u00e8re.<\/p>\n<p>En 1975, ce sont encore les Khmers rouges qui d\u00e9clenchent les premiers incidents frontaliers sur les \u00eeles vietnamiennes du golfe de Tha\u00eflande (le 4 mai), quelques jours apr\u00e8s la prise de Sa\u00efgon par les communistes vietnamiens. Dans les mois qui suivent, aucune tentative de n\u00e9gociation aboutit \u00e0 une tr\u00eave durable. La seule transaction dont Nayan Chanda ait \u00e9t\u00e9 inform\u00e9, plus tard, concerne la livraison de 49 r\u00e9fugi\u00e9s par les Vietnamiens en \u00e9change de b\u00e9tail, en pleine conscience de ce qui attendaient les r\u00e9fugi\u00e9s une fois remis aux mains des Khmers rouges.<\/p>\n<p>Enfin, selon le journaliste, \u00ab\u00a0l&rsquo;initiative d&rsquo;attaquer les villages frontaliers revenait aux Khmers rouges. Le Vietnam a suivi mais n&rsquo;a pas pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 les attaques khm\u00e8res rouges.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><br class=\"spacer_\" \/><\/p>\n<p><strong>Nuon Chea, l&rsquo;ami du Vietnam<\/strong><\/p>\n<p>Les Vietnamiens semblent avoir commis quelques erreurs dans leur perception des \u00e9v\u00e9nements et dans leur strat\u00e9gie. Quand ils fournissent des armes aux Khmers rouges et les forment pour prendre la capitale Phnom Penh, \u00e0 un moment o\u00f9 la Chine ne peut pas\u00a0offrir son aide, ils pensent gagner les r\u00e9volutionnaires cambodgiens \u00e0 leur cause, \u00e0 savoir l&rsquo;unit\u00e9 des communistes de la p\u00e9ninsule indochinoise. Mais ils se trompent, les Khmers rouges clament leur victoire, et revendiquent qu&rsquo;ils l&rsquo;ont remport\u00e9e seuls, sans aucune aide \u00e9trang\u00e8re.<\/p>\n<p>Pendant pr\u00e8s de deux ann\u00e9es,\u00a0les Vietnamiens\u00a0\u00e9vitent les provocations, se contentent de r\u00e9pliques d&rsquo;apr\u00e8s le journaliste expert. \u00ab\u00a0J&rsquo;ai le sentiment que fin 1977 le Vietnam avait conclu qu&rsquo;il ne s&rsquo;agissait pas de malentendus ni de conflits territoriaux mais d&rsquo;une question fondamentale de la politique khm\u00e8re rouge contre le Vietnam\u00a0\u00bb, d\u00e9clare Nayan Chanda. Cette prise de conscience tardive engendre une nouvelle strat\u00e9gie. Les options sont simples : soit la politique du PCK change, soit les personnes au pouvoir changent, soit, pour retrouver paix et stabilit\u00e9, il\u00a0faut prendre Phnom Penh, ce qui sera finalement la solution\u00a0choisie.<\/p>\n<p>Autre erreur d&rsquo;appr\u00e9ciation que Nayan Chanda a d\u00e9couvert r\u00e9cemment dans la lecture\u00a0d&rsquo;un travail de recherche bas\u00e9 sur des\u00a0documents diplomatiques sovi\u00e9tiques\u00a0: Nuon Chea \u00e9tait le \u00ab\u00a0Monsieur Vietnam\u00a0\u00bb des Khmers rouges, c&rsquo;est lui que Pol Pot envoyait en \u00e9missaire aupr\u00e8s des Vietnamiens \u00e0 la veille de la chute de Phnom Penh. \u00ab\u00a0Jusqu&rsquo;en 1978, les Vietnamiens pensaient que Nuon Chea \u00e9tait un mod\u00e9r\u00e9 et un ami du Vietnam\u00a0\u00bb, rapporte Nayan Chanda conscient que c&rsquo;est difficile \u00e0 imaginer, tant cela contraste avec les propos anti-Vietnamiens de l&rsquo;ex-bras droit de Pol Pot.<\/p>\n<p><br class=\"spacer_\" \/><\/p>\n<p><strong>L&rsquo;envers de la propagande khm\u00e8re rouge<\/strong><\/p>\n<p>Le travail de Nayan Chanda ouvre des perspectives, il permet d&rsquo;entendre le point de vue des diff\u00e9rents protagonistes interrog\u00e9s au fil des ans et d&rsquo;offrir une contradiction \u00e0 la propagande khm\u00e8re rouge dont ont \u00e9t\u00e9 abreuv\u00e9s les Cambodgiens. Exemple caract\u00e9ristique\u00a0: le 6 janvier 1978, le Kampuch\u00e9a d\u00e9mocratique publie un communiqu\u00e9 clamant sa victoire sur les Vietnamiens. \u00ab\u00a0Il s&rsquo;agit d&rsquo;un communiqu\u00e9 sur leur suppos\u00e9e victoire qui n&rsquo;est pas prise au s\u00e9rieux par toutes les parties connaissant la nature de ce conflit\u00a0\u00bb, d\u00e9taille Nayan Chanda d&rsquo;un air sceptique. \u00ab\u00a0En mars 1978, j&rsquo;\u00e9tais au Vietnam. Je me suis rendu le long de la fronti\u00e8re. A moins que les Khmers rouges consid\u00e8rent les tueries de civils comme une victoire, je n&rsquo;ai pas constat\u00e9 de pertes militaires sur cette zone frontali\u00e8re.\u00a0\u00bb Quelques semaines plus tard Pol Pot appelle \u00e0 an\u00e9antir l&rsquo;ennemi vietnamien \u00e0 1 Khmer contre 30 Vietnamiens. \u00ab\u00a0L&rsquo;objectif [de ce communiqu\u00e9] \u00e9tait de remonter le moral des Khmers rouges au combat\u00a0\u00bb, interpr\u00e8te Nayan Chanda.<\/p>\n<p><br class=\"spacer_\" \/><\/p>\n<p><strong>L&rsquo;impudente version historique de Duch<\/strong><\/p>\n<p>A la fin de la d\u00e9position de Nayan Chanda, l&rsquo;accus\u00e9 demande \u00e0 la cour l&rsquo;autorisation de faire quelques observations. Par le biais de ses commentaires, il livre une autre version de l&rsquo;histoire qui charge Pol Pot, dans la plus pure tradition du discours des anciens Khmers rouges. \u00ab\u00a0Ho Chi Minh a mis en avant que la cause principale \u00e9tait la lutte contre les Fran\u00e7ais. Par cons\u00e9quent il fallait un seul parti au pouvoir, le Parti communiste d&rsquo;Indochine. Un parti, un soldat, un gouvernement et un pays\u00a0: la f\u00e9d\u00e9ration indochinoise. C&rsquo;\u00e9tait une source d&rsquo;hostilit\u00e9 entre Le Duan, secr\u00e9taire du Parti communiste vietnamien, et Pol Pot. Le conflit entre Le Duan et Pol Pot \u00e9tait un conflit mortel, s&rsquo;\u00e9tendant sur une longue p\u00e9riode de temps depuis 1954. [&#8230;] Ils ont essay\u00e9 de se renverser l&rsquo;un l&rsquo;autre. Malgr\u00e9 le conflit arm\u00e9, Le Duan souhaitait que Pol Pot le suive. [&#8230;] Pol Pot et Le Duan \u00e9taient en conflit personnel. Chacun avait son propre parti, disposait de ses propres soldats. Par cons\u00e9quent ce fut un bain de sang et un d\u00e9sastre pour la population civile. Mon but n&rsquo;est pas de dire que Pol Pot \u00e9tait le grand patriote du pays. Pol Pot \u00e9tait un assassin. C&rsquo;\u00e9tait le p\u00e8re de l&rsquo;assassinat du Cambodge. \u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Duch \u00e9voque un million de personnes qui ont perdu la vie au Cambodge, \u00e0 cause de Pol Pot et \u00ab\u00a0dans ce cadre-l\u00e0, \u00e0 S21, mes mains ont \u00e9t\u00e9 t\u00e2ch\u00e9es du sang des personnes qui ont perdu la vie\u00a0: 12\u00a0380 personnes.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Expliquer la mort du quart de la population cambodgienne par un conflit de personnalit\u00e9 est une version de l&rsquo;histoire qui appara\u00eet bien grossi\u00e8re apr\u00e8s la subtilit\u00e9 et la complexit\u00e9 des analyses de Nayan Chanda compil\u00e9es \u00e0 ses enqu\u00eates de terrain. Mais une fois encore, il semble que Duch tienne \u00e0 sa part d&rsquo;\u00e9criture de l&rsquo;histoire. Il se place au niveau de l&rsquo;expert en le f\u00e9licitant pour son travail, en le critiquant et en donnant son avis. Il conteste par exemple le titre <em>Les fr\u00e8res ennemis<\/em> : \u00ab\u00a0Si vous parliez de Cor\u00e9e par exemple, je serais tout \u00e0 fait d&rsquo;accord. Il y a une histoire commune, un territoire commun, une langue commune. Pour ce qui nous concerne, \u00e7a n&rsquo;a jamais \u00e9t\u00e9 une histoire unique.\u00a0\u00bb Comme si Duch n&rsquo;admettait pas le bagage commun des partis communistes de la p\u00e9ninsule indochinoise auxquels le titre du livre de Nayan Chanda fait tr\u00e8s pr\u00e9cis\u00e9ment r\u00e9f\u00e9rence. Dommage que les juges n&rsquo;aient pas demand\u00e9 \u00e0 Nayan Chanda de r\u00e9pondre \u00e0 cette lecture caricaturale de l&rsquo;histoire&#8230;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Lundi 25 et mardi 26 mai, le tribunal a entendu Nayan Chanda sur le th\u00e8me sp\u00e9cifique des relations entre le Cambodge et le Vietnam entre 1975 et 1979. En \u00e9clairant l\u2019histoire, ce t\u00e9moignage a mis en perspective les choix et les responsabilit\u00e9s des Khmers rouges et a d\u00e9mont\u00e9 quelques id\u00e9es re\u00e7ues encore ancr\u00e9es au Cambodge.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":364,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[17],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/proceskhmersrouges.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/362"}],"collection":[{"href":"https:\/\/proceskhmersrouges.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/proceskhmersrouges.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/proceskhmersrouges.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/proceskhmersrouges.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=362"}],"version-history":[{"count":8,"href":"https:\/\/proceskhmersrouges.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/362\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1167,"href":"https:\/\/proceskhmersrouges.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/362\/revisions\/1167"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/proceskhmersrouges.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/364"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/proceskhmersrouges.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=362"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/proceskhmersrouges.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=362"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/proceskhmersrouges.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=362"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}