{"id":525,"date":"2009-06-29T20:21:11","date_gmt":"2009-06-29T13:21:11","guid":{"rendered":"http:\/\/proceskhmersrouges.net\/?p=525"},"modified":"2010-12-02T00:45:00","modified_gmt":"2010-12-01T17:45:00","slug":"vann-nath-%c2%ab-la-mort-etait-une-presence-constante-%c2%bb","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/proceskhmersrouges.net\/?p=525","title":{"rendered":"\u00ab La mort \u00e9tait une pr\u00e9sence constante \u00bb"},"content":{"rendered":"<p><br class=\"spacer_\" \/><\/p>\n<div><strong> <\/strong><\/div>\n<p><br class=\"spacer_\" \/><\/p>\n<p><br class=\"spacer_\" \/><\/p>\n<div><strong> <\/strong><\/div>\n<p><br class=\"spacer_\" \/><\/p>\n<p><br class=\"spacer_\" \/><\/p>\n<div><strong> <\/strong><\/div>\n<p><br class=\"spacer_\" \/><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><br class=\"spacer_\" \/><\/p>\n<figure id=\"attachment_526\" aria-describedby=\"caption-attachment-526\" style=\"width: 400px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><strong><img loading=\"lazy\" class=\"size-full wp-image-526\" title=\"29-06-09-vann-nath-en-veste\" src=\"http:\/\/proceskhmersrouges.net\/wp-content\/uploads\/2009\/06\/29-06-09-vann-nath-en-veste.jpg\" alt=\"Vann Nath au tribunal de Kambol le 29 juin 2009. (Anne-Laure Por\u00e9e)\" width=\"400\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/proceskhmersrouges.net\/wp-content\/uploads\/2009\/06\/29-06-09-vann-nath-en-veste.jpg 400w, https:\/\/proceskhmersrouges.net\/wp-content\/uploads\/2009\/06\/29-06-09-vann-nath-en-veste-300x225.jpg 300w\" sizes=\"(max-width: 400px) 100vw, 400px\" \/><\/strong><figcaption id=\"caption-attachment-526\" class=\"wp-caption-text\">Vann Nath au tribunal de Kambol le 29 juin 2009. (Anne-Laure Por\u00e9e)<\/figcaption><\/figure>\n<p><br class=\"spacer_\" \/><\/p>\n<p><strong><br class=\"spacer_\" \/><\/strong><\/p>\n<p><strong><br class=\"spacer_\" \/><\/strong><\/p>\n<p><strong><br class=\"spacer_\" \/><\/strong><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong>Un homme fatigu\u00e9<\/strong><\/p>\n<p>Les juges concluent leurs mises au point sur l&rsquo;agenda, Vann Nath entre enfin. Le cr\u00e2ne ras\u00e9 de celui qui a fait une retraite \u00e0 la pagode, chemise blanche simple et pantalon sombre, il salue les parties les mains jointes puis s&rsquo;assied droit sur son si\u00e8ge. La cam\u00e9ra cadre son visage \u00e9puis\u00e9, ses traits tir\u00e9s. Il d\u00e9cline son identit\u00e9 selon l&rsquo;usage ainsi que son m\u00e9tier\u00a0: peintre. \u00ab\u00a0Je suis en mauvaise sant\u00e9, je ne travaille pas beaucoup en tant que peintre\u00a0\u00bb, explique-t-il au juge.<\/p>\n<p>Le pr\u00e9sident de la cour, Nil Nonn, l&rsquo;invite \u00e0 raconter ce qui lui est arriv\u00e9 avant et apr\u00e8s le 17 avril 1975, date de prise du pouvoir des hommes en noir. Vann Nath vit alors pr\u00e8s de Battambang. Comme \u00e0 Phnom Penh, les Khmers rouges encerclent la ville et expulsent la population vers les campagnes. Il s&rsquo;installe avec sa femme et son enfant \u00e0 la coop\u00e9rative n\u00b05 o\u00f9 il travaille la rizi\u00e8re. \u00ab\u00a0Je suis rest\u00e9 \u00e0 partir du jour o\u00f9 je suis arriv\u00e9 jusqu&rsquo;au 30 d\u00e9cembre 1977, date o\u00f9 Angkar m&rsquo;a arr\u00eat\u00e9\u00a0\u00bb, confie-t-il. Duch, le visage impassible, ne perd pas un mot du r\u00e9cit de Vann Nath. Le public non plus. Dans la salle, il ne reste pas un fauteuil libre.<\/p>\n<p><br class=\"spacer_\" \/><\/p>\n<p><strong>La m\u00e9moire \u00e0 vif<\/strong><\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Le 30 d\u00e9cembre 1977, j&rsquo;\u00e9tais en train de travailler dans la rizi\u00e8re, c&rsquo;\u00e9tait la saison de la r\u00e9colte du riz et nous \u00e9tions \u00e0 5 ou 6 km de la coop\u00e9rative o\u00f9 je vivais. Vers cinq heures de l&rsquo;apr\u00e8s-midi, le chef de la coop\u00e9rative nomm\u00e9 Luom, charg\u00e9 des affaires \u00e9conomiques pour le secteur 5, s&rsquo;est rendu sur le lieu o\u00f9 je travaillais et m&rsquo;a dit qu&rsquo;Angkar lui avait donn\u00e9 instruction de m&#8217;emmener \u00e0 Pursat, il avait besoin de forces et il me demandait si je pouvais aller avec lui. Lorsqu&rsquo;il s&rsquo;est adress\u00e9 \u00e0 moi, \u00e0 ce moment-l\u00e0 je devais manger ma ration. J&rsquo;\u00e9tais inquiet parce que ce n&rsquo;\u00e9tait pas \u00e0 Battambang. Mais il me dit\u00a0: &lsquo;si telles sont les instructions de l&rsquo;Angkar il faut que tu viennes&rsquo;. Moi, \u00e9tant donn\u00e9 le fait que je travaillais \u00e0 la rizi\u00e8re, je n&rsquo;avais pas grand-chose avec moi, j&rsquo;avais juste les v\u00eatements que je portais. Nous avons ob\u00e9i aux ordres de l&rsquo;Angkar et lorsque nous sommes arriv\u00e9s \u00e0 la coop\u00e9rative, c&rsquo;\u00e9tait tard, c&rsquo;\u00e9tait \u00e0 la fin de la journ\u00e9e. On m&rsquo;a dit\u00a0: &lsquo;Vous allez revenir \u00e0 votre maison tr\u00e8s bient\u00f4t.&rsquo;\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Vann Nath s&rsquo;interrompt. Un sanglot profond l&#8217;emp\u00eache de parler. Il appuie sur son ventre comme s&rsquo;il avait un poing de c\u00f4t\u00e9 et sort un mouchoir pour s\u00e9cher ses larmes. L&rsquo;\u00e9preuve est p\u00e9nible. Avec calme et dignit\u00e9, il surmonte la douleur du souvenir et reprend son r\u00e9cit.<\/p>\n<p><br class=\"spacer_\" \/><\/p>\n<p><strong>L&rsquo;arrestation <\/strong><\/p>\n<p>\u00ab\u00a0J&rsquo;ai dit \u00e0 ma femme que je devais aller \u00e0 la province. Je n&rsquo;ai pas dit grand chose d&rsquo;autre. Lorsque nous sommes all\u00e9s \u00e0 la grande coop\u00e9rative, c&rsquo;est l\u00e0 que camarade Luom m&rsquo;attendait et m&rsquo;a emmen\u00e9 sur une charrette. Il n&rsquo;y avait pas beaucoup de monde avec moi. Je n&rsquo;avais pas conscience que nous \u00e9tions arr\u00eat\u00e9s. Lorsque nous sommes arriv\u00e9s \u00e0 la coop\u00e9rative de Balat, il m&rsquo;a dit d&rsquo;aller me reposer. Apr\u00e8s m&rsquo;\u00eatre repos\u00e9 pendant trente minutes, j&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 r\u00e9veill\u00e9, et on m&rsquo;a donn\u00e9 instruction d&rsquo;apporter une autre charrette tir\u00e9e par des b\u0153ufs. J&rsquo;ai dit comment pouvons-nous faire puisqu&rsquo;il n&rsquo;y a pas de b\u0153ufs de trait. On m&rsquo;a dit &lsquo;Si, tu vas le faire&rsquo;. J&rsquo;avais \u00e0 peine fait deux pas que j&rsquo;\u00e9tais arr\u00eat\u00e9. Il y avait un milicien qui venait de mon village et d&rsquo;apr\u00e8s ce que je savais il avait tu\u00e9 beaucoup de personnes. Sien, le chef de la coop\u00e9rative avait donn\u00e9 instruction de me ligoter. J&rsquo;ai dit\u00a0: &lsquo;Qu&rsquo;est-ce que j&rsquo;ai fait de mal\u00a0?&rsquo; Il a dit qu&rsquo;il ne savait pas et qu&rsquo;il avait re\u00e7u l&rsquo;instruction de m&rsquo;arr\u00eater. Ils m&rsquo;ont ligot\u00e9, ils ont entrav\u00e9 mes jambes de la m\u00eame mani\u00e8re qu&rsquo;on entravait les jambes \u00e0 S21. Je n&rsquo;\u00e9tais pas conscient de ce qui se passait. Plus tard ils m&rsquo;ont emmen\u00e9 et nous avons \u00e9t\u00e9 tir\u00e9s avec cette charrette \u00e0 b\u0153ufs. A minuit nous sommes arriv\u00e9s \u00e0 la pagode de Samraong. C&rsquo;\u00e9tait un centre de d\u00e9tention souvent utilis\u00e9 dans le secteur 4. C&rsquo;est l\u00e0 que j&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 d\u00e9tenu avec un autre de mes cousins, Sam Serak et nous avons pass\u00e9 la nuit dans cet endroit-l\u00e0. Le jour suivant nous avons \u00e9t\u00e9 interrog\u00e9s. Le matin, vers 10 heures, j&rsquo;ai entendu le bruit d&rsquo;une moto, il s&rsquo;agissait d&rsquo;une Honda. La prison \u00e9tait install\u00e9e dans les locaux de la pagode.\u00a0\u00bb Vann Nath d\u00e9crit alors pr\u00e9cis\u00e9ment les entraves en bois, \u00e9paisses de 5 cm, avec des trous dans lesquels \u00e9taient plac\u00e9s les pieds. \u00ab\u00a0Ils utilisaient une pince pour resserrer les entraves.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><br class=\"spacer_\" \/><\/p>\n<p><strong><img loading=\"lazy\" class=\"alignright size-full wp-image-527\" title=\"29-06-09-interrogatoire-nath\" src=\"http:\/\/proceskhmersrouges.net\/wp-content\/uploads\/2009\/06\/29-06-09-interrogatoire-nath.jpg\" alt=\"29-06-09-interrogatoire-nath\" width=\"200\" height=\"134\" \/>La torture<\/strong><\/p>\n<p>Vann Nath est emmen\u00e9 derri\u00e8re la pagode en fin de journ\u00e9e. \u00ab\u00a0Je pensais que c&rsquo;\u00e9tait mes derniers moments de vie. On m&rsquo;a accus\u00e9 d&rsquo;\u00eatre un tra\u00eetre \u00e0 l&rsquo;Angkar. \u00a0Ils m&rsquo;ont pos\u00e9 des questions sur des choses que je ne savais pas, \u00e0 savoir qui participait aux r\u00e9unions, \u00e0 quelle fr\u00e9quence se d\u00e9roulaient ces r\u00e9unions. Mais moi-m\u00eame je n&rsquo;avais jamais particip\u00e9 \u00e0 aucune r\u00e9union avec qui que ce soit. Le matin lorsque la cloche retentissait nous devions aller travailler. Les seules r\u00e9unions qu&rsquo;il y avait c&rsquo;\u00e9taient celles qui \u00e9taient tenues \u00e0 la coop\u00e9rative\u00a0! Ensuite une personne m&rsquo;a dit\u00a0: &lsquo;Vous devez essayer de vous rappeler car l&rsquo;Angkar ne se trompe jamais quand elle arr\u00eate quelqu&rsquo;un&rsquo;. Comment est-ce que je pouvais faire puisque je n&rsquo;avais aucune connaissance de tels \u00e9v\u00e9nements\u00a0? Ils ont ensuite utilis\u00e9 un fil \u00e9lectrique. Il y avait une table \u00e0 quatre ou cinq m\u00e8tres de l\u00e0 o\u00f9 je me trouvais. Ils ont li\u00e9 le fil \u00e9lectrique de cette table jusque l\u00e0 o\u00f9 je me trouvais, assis sur la chaise. Lorsque je suis entr\u00e9 dans cette pi\u00e8ce d&rsquo;interrogatoire, j&rsquo;\u00e9tais en \u00e9tat de choc. Il y avait des sacs en plastique qui se trouvaient sur le mur, des vis en m\u00e9tal, il y avait des tenailles, des pinces et sur la chaise, il y avait des traces de sang partout. La personne m&rsquo;a \u00e0 nouveau pos\u00e9 la question, \u00e0 savoir\u00a0: &lsquo;Est-ce que vous vous rappelez\u00a0?&rsquo; Puisque je ne pouvais rien dire, ils ont utilis\u00e9 le fil \u00e9lectrique branch\u00e9 sur le courant et ont attach\u00e9 l&rsquo;autre extr\u00e9mit\u00e9 \u00e0 mon pied et ont reli\u00e9 cela aux menottes. Ils ont ensuite branch\u00e9 l&rsquo;\u00e9lectricit\u00e9. Apr\u00e8s cela je me suis \u00e9vanoui. Je me suis r\u00e9veill\u00e9 parce qu&rsquo;ils m&rsquo;ont lanc\u00e9 de l&rsquo;eau au visage. Et ils m&rsquo;ont repos\u00e9 des questions sur les r\u00e9seaux de tra\u00eetres.\u00a0\u00bb Les bourreaux s&rsquo;acharnent, Vann Nath s&rsquo;\u00e9vanouit \u00e0 chaque nouvelle tentative d&rsquo;extorquer des aveux. De retour en cellule, une chaleur et une soif intenses l&rsquo;habitent.<\/p>\n<p><br class=\"spacer_\" \/><\/p>\n<p><strong><img loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-full wp-image-528\" title=\"29-06-09-arrivee-a-s21\" src=\"http:\/\/proceskhmersrouges.net\/wp-content\/uploads\/2009\/06\/29-06-09-arrivee-a-s21.jpg\" alt=\"29-06-09-arrivee-a-s21\" width=\"250\" height=\"166\" \/>Le transfert vers S21<\/strong><\/p>\n<p>Le 7 janvier 1978, il est transf\u00e9r\u00e9 dans un camion avec 35\u00a0autres personnes. \u00ab\u00a0Nous avions perdu tout espoir.\u00a0\u00bb Vers minuit, le camion s&rsquo;arr\u00eate, les d\u00e9tenus ne savent pas o\u00f9 ils se trouvent. \u00ab\u00a0Puisque nous avions les pieds entrav\u00e9s, poursuit Vann Nath, nous ne pouvions pas descendre du camion. Donc ils ont utilis\u00e9 des menottes pour attacher les prisonniers les uns aux autres. Ensuite ils ont enlev\u00e9 l&rsquo;entrave qui nous liait les pieds. On \u00e9tait dans un \u00e9tat de faiblesse tr\u00e8s important, on n&rsquo;avait pas la force de marcher, on n&rsquo;arrivait pas \u00e0 \u00eatre stable sur nos pieds. Il y avait deux rang\u00e9es. On nous a demand\u00e9 des informations sur notre biographie. On nous a demand\u00e9 de d\u00e9cliner notre nom. [&#8230;] On nous a tous band\u00e9 les yeux, on a utilis\u00e9 une corde pour nous attacher les uns aux autres et pour nous faire marcher en tirant sur cette corde. A ce moment-l\u00e0 c&rsquo;\u00e9tait la nuit noire, on ne pouvait qu&rsquo;entendre les bruits de pas, on ne savait pas quand on devait tourner. Certains d&rsquo;entre nous ont but\u00e9 sur la cl\u00f4ture en zinc. Les gardes autour de nous ont ri. Lorsqu&rsquo;on marchait en ligne, on nous donnait des coups de pied. On ne savait pas ce qu&rsquo;on avait fait de mal.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><br class=\"spacer_\" \/><\/p>\n<figure id=\"attachment_529\" aria-describedby=\"caption-attachment-529\" style=\"width: 360px\" class=\"wp-caption alignright\"><img loading=\"lazy\" class=\"size-full wp-image-529\" title=\"29-06-09-vann-nath-a-s21\" src=\"http:\/\/proceskhmersrouges.net\/wp-content\/uploads\/2009\/06\/29-06-09-vann-nath-a-s21.jpg\" alt=\"29-06-09-vann-nath-a-s21\" width=\"360\" height=\"239\" srcset=\"https:\/\/proceskhmersrouges.net\/wp-content\/uploads\/2009\/06\/29-06-09-vann-nath-a-s21.jpg 400w, https:\/\/proceskhmersrouges.net\/wp-content\/uploads\/2009\/06\/29-06-09-vann-nath-a-s21-300x198.jpg 300w\" sizes=\"(max-width: 360px) 100vw, 360px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-529\" class=\"wp-caption-text\">Photographie de Vann Nath prise \u00e0 son arriv\u00e9e \u00e0 S21. (Vann Nath)<\/figcaption><\/figure>\n<p><br class=\"spacer_\" \/><\/p>\n<p>Les d\u00e9tenus passent alors par une salle o\u00f9 ils sont pris en photo, toujours encha\u00een\u00e9s les uns aux autres. Ils montent au deuxi\u00e8me \u00e9tage du b\u00e2timent D, o\u00f9 de nouveau ils sont entrav\u00e9s. Ceux qui portent des v\u00eatements noirs doivent se d\u00e9shabiller pour s&rsquo;en d\u00e9barrasser. Ceux qui se retrouvent nus se voient attribuer un short, sans ficelle, pour ne pas risquer un suicide et une chemise, sans boutons, pour les m\u00eames raisons.<\/p>\n<p><br class=\"spacer_\" \/><\/p>\n<p><strong>Un mois de cellule collective<\/strong><\/p>\n<p>Vann Nath passe un peu plus d&rsquo;un mois dans cette cellule collective. Au juge Nil Nonn, il d\u00e9crit une pi\u00e8ce o\u00f9 s&rsquo;alignaient au sol jusqu&rsquo;\u00e0 65 d\u00e9tenus. \u00ab\u00a0Parfois il n&rsquo;y en avait que 40, parfois 50\u00a0\u00bb, nuance-t-il. \u00ab\u00a0Cela d\u00e9pendait des mouvements de prisonniers.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Dans son r\u00e9cit, le survivant met en exergue les conditions de vie impos\u00e9es aux d\u00e9tenus. \u00ab\u00a0Il y avait tellement peu \u00e0 manger\u00a0! Il y avait un grand pot de gruau qui devait \u00eatre distribu\u00e9 parmi 50 \u00e0 60 d&rsquo;entre nous. On avait droit \u00e0 deux ou trois cuillers de gruau. C&rsquo;\u00e9tait vraiment tr\u00e8s peu \u00e0 manger\u00a0! Ensuite les cuillers \u00e9taient ramass\u00e9es apr\u00e8s le repas et si les gardes trouvaient que nous avions cach\u00e9 ou pas rendu une cuiller, ils nous donnaient des coups de pied. Les conditions de vie \u00e9taient tellement inhumaines, j&rsquo;ai perdu ma dignit\u00e9. La relation avec les gardes \u00e9tait tellement distante, c&rsquo;\u00e9tait vraiment la relation qu&rsquo;on peut imaginer entre des animaux et des \u00eatres humains. On nous donnait vraiment tr\u00e8s peu \u00e0 manger.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Je suis arriv\u00e9 le 7 janvier 1978. Je suis entr\u00e9 dans cette pi\u00e8ce pendant la nuit et je suis rest\u00e9 dans cette pi\u00e8ce pendant un mois et probablement quelques jours. Je veux parler ici des droits accord\u00e9s aux d\u00e9tenus\u00a0: on ne les autorisait qu&rsquo;\u00e0 s&rsquo;allonger. Ils ne pouvaient pas bouger sauf s&rsquo;ils avaient le consentement des gardes sous peine d&rsquo;\u00eatre battu. Il y avait des r\u00e8glementations tr\u00e8s particuli\u00e8res o\u00f9 on ne nous autorisait pas \u00e0 parler les uns aux autres, \u00e0 faire du bruit, nous devions \u00e9couter les gardes, il ne fallait pas \u00eatre lib\u00e9ral et ainsi de suite. On ne pouvait rien faire sans permission. Nous recevions \u00e0 8\u00a0heures le matin un bol de gruau et la m\u00eame chose le soir \u00e0 20\u00a0heures. On nous autorisait \u00e0 faire des exercices physiques le matin mais tout en restant entrav\u00e9. Dans cette pi\u00e8ce, nous dormions, nous mangions et nous faisions nos besoins. Tout \u00e7a dans la m\u00eame pi\u00e8ce. Et nous n&rsquo;\u00e9tions pas autoris\u00e9s \u00e0 bouger d&rsquo;un centim\u00e8tre de l&rsquo;endroit o\u00f9 nous nous trouvions. Quand nous \u00e9tions autoris\u00e9s \u00e0 faire de l&rsquo;exercice, notre jambe restait encha\u00een\u00e9e \u00e0 la barre et nous ne pouvions que sauter et si nous ne le faisions pas nous \u00e9tions frapp\u00e9s. Nous \u00e9tions tr\u00e8s faibles alors comment pouvions-nous sauter\u00a0? Nous le faisions contre notre gr\u00e9 pour \u00e9viter les coups. Et nous ne pouvions arr\u00eater de sauter que lorsque nous en recevions l&rsquo;ordre par les gardes, sinon il fallait continuer \u00e0 sauter jusqu&rsquo;\u00e0 mourir.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Pour nous laver, un garde amenait un tuyau d&rsquo;arrosage et arrosait \u00e0 peu pr\u00e8s quinze prisonniers en m\u00eame temps. \u00c7a durait cinq minutes et puis ils arr\u00eataient d&rsquo;arroser les prisonniers. Donc on ne s&rsquo;est jamais vraiment lav\u00e9s, pendant longtemps. Nous avions toutes sortes de maladies de la peau. Et le sol \u00e9tait mouill\u00e9, on ne pouvait pas s&rsquo;allonger apr\u00e8s la douche. Il fallait retirer nos v\u00eatements pour essayer de faire s\u00e9cher le sol pour qu&rsquo;on puisse de nouveau s&rsquo;asseoir. C&rsquo;\u00e9tait extr\u00eamement inconfortable, il fallait retirer ses v\u00eatements alors qu&rsquo;on \u00e9tait toujours encha\u00een\u00e9s. Vous pouvez imaginer que c&rsquo;est tr\u00e8s difficile. Nous avions aussi tellement faim que nous mangions des insectes qui tombaient du plafond. On les attrapait imm\u00e9diatement. Quand nous mangions ainsi des insectes, si un garde nous rep\u00e9rait, nous devions mentir, dire que nous n&rsquo;avions rien fait car s&rsquo;il se rendait compte que nous mangions un insecte, il nous frappait aussi. Il fallait donc le faire sans \u00eatre vus par les gardes.<\/p>\n<p>La mort \u00e9tait une pr\u00e9sence constante. Et les prisonniers mouraient les uns apr\u00e8s les autres. Vers dix onze heures du soir on emportait les corps. Nous prenions nos repas \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des cadavres. Mais \u00e7a ne nous faisait rien parce que nous \u00e9tions r\u00e9duits \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;animal.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><br class=\"spacer_\" \/><\/p>\n<p><br class=\"spacer_\" \/><\/p>\n<p><strong>La commande du \u00ab\u00a0Fr\u00e8re de l&rsquo;Est\u00a0\u00bb <\/strong><\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Un jour j&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 emmen\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9tage inf\u00e9rieur mais je pouvais \u00e0 peine marcher parce qu&rsquo;apr\u00e8s plus d&rsquo;un mois de ce r\u00e9gime d&rsquo;immobilit\u00e9, j&rsquo;\u00e9tais tr\u00e8s maigre, tr\u00e8s faible. Quand j&rsquo;ai entendu qu&rsquo;on m&rsquo;appelait, j&rsquo;ai cru que mon heure \u00e9tait venue. Quelqu&rsquo;un est venu et a dit mon nom, Nath. J&rsquo;ai eu tr\u00e8s peur quand j&rsquo;ai entendu qu&rsquo;on me cherchait. Puis je me suis dit que \u00e7a n&rsquo;avait plus d&rsquo;importance, que s&rsquo;ils le voulaient je serais tu\u00e9 n&rsquo;importe quand, qu&rsquo;il valait peut-\u00eatre mieux mourir que continuer \u00e0 vivre dans ces conditions. Je n&rsquo;ai pas pens\u00e9 \u00e0 autre chose que la faim et la soif. J&rsquo;avais une faim que je n&rsquo;avais jamais connue avant. Je pensais m\u00eame que manger de la chair humaine ce serait un repas. Quand on a dit mon nom, quand on est venu me chercher, on a retir\u00e9 mon entrave. J&rsquo;\u00e9tais le dernier en bout de file, donc il a fallu faire bouger d&rsquo;autres prisonniers avant qu&rsquo;on puisse me lib\u00e9rer de l&rsquo;entrave. Apr\u00e8s \u00e7a je pouvais \u00e0 peine tenir debout, j&rsquo;avais besoin d&rsquo;aide parce que je n&rsquo;avais pas pu bouger de ma place pendant plus d&rsquo;un mois dans cette cellule.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0On m&rsquo;a emmen\u00e9 en bas, on ne m&rsquo;a pas band\u00e9 les yeux mais j&rsquo;avais les mains menott\u00e9es. Quand des prisonniers \u00e9taient emmen\u00e9s, en g\u00e9n\u00e9ral on leur mettait en bandeau. Mais moi on m&rsquo;a emmen\u00e9 sans bandeau sur les yeux. En g\u00e9n\u00e9ral on leur mettait un bandeau sur les yeux pour qu&rsquo;ils ne reconnaissent pas les lieux. Pour moi c&rsquo;\u00e9tait diff\u00e9rent. J&rsquo;\u00e9tais escort\u00e9 par trois personnes. Deux qui m&rsquo;aidaient \u00e0 marcher de l&rsquo;\u00e9tage sup\u00e9rieur \u00e0 l&rsquo;\u00e9tage inf\u00e9rieur. Nous sommes all\u00e9s dans une pi\u00e8ce o\u00f9 j&rsquo;ai vu quelques personnes assises. Au d\u00e9part je ne savais pas qui c&rsquo;\u00e9tait. Plus tard, j&rsquo;ai su que c&rsquo;\u00e9tait les chefs. Je ne savais pas leurs noms. Notamment celui du chef parce qu&rsquo;on l&rsquo;appelait &lsquo;Fr\u00e8re de l&rsquo;Est&rsquo;. Je l&rsquo;ai aussi appel\u00e9 &lsquo;Fr\u00e8re de l&rsquo;Est&rsquo;. Il m&rsquo;a demand\u00e9 depuis combien de temps je peignais. Je lui ai donc dit ce que je faisais avant, que je peignais depuis 1965, \u00e7a faisait presque dix ans. Je me souviens qu&rsquo;il y avait l\u00e0 aussi Bou Meng et quelqu&rsquo;un qui venait de France, Khoun, et trois autres personnes encore. On m&rsquo;a dit que l&rsquo;Angkar avait besoin d&rsquo;un portrait. On m&rsquo;a demand\u00e9 si je pouvais peindre ce portrait. J&rsquo;ai dit que cela faisait longtemps que je n&rsquo;avais pas fait ce genre de choses mais que je ferai de mon mieux pour peindre le portrait. Il m&rsquo;a alors donn\u00e9 une photo. Je ne savais pas qui c&rsquo;\u00e9tait sur la photo parce que je venais de la province. Je savais que c&rsquo;\u00e9tait sans doute le chef. On m&rsquo;a demand\u00e9 de peindre cette photo mais en plus grand. J&rsquo;avais du mal \u00e0 \u00e9couter. Il m&rsquo;a dit de me reposer pendant trois jours. Il m&rsquo;a dit aussi que je sentais tr\u00e8s mauvais et il m&rsquo;a dit de me raser la moustache.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Apr\u00e8s \u00e7a deux gardes m&rsquo;ont accompagn\u00e9 pour \u00e9viter que je me suicide. Je leur ai dit de ne pas s&rsquo;inqui\u00e9ter parce j&rsquo;\u00e9tais content d&rsquo;\u00eatre lib\u00e9r\u00e9. Ils m&rsquo;ont donn\u00e9 un krama et des v\u00eatements. Mais j&rsquo;avais des probl\u00e8mes de peau sur tout le corps. Je ne sais pas quel jour c&rsquo;\u00e9tait mais on m&rsquo;a donn\u00e9 \u00e0 manger du riz. J&rsquo;arrivais \u00e0 peine \u00e0 manger parce que j&rsquo;avais les m\u00e2choires compl\u00e8tement endolories. J&rsquo;avais beaucoup de mal \u00e0 mastiquer. J&rsquo;ai un peu mang\u00e9 ensuite Fr\u00e8re de l&rsquo;Est m&rsquo;a demand\u00e9 de travailler sur les portraits, il m&rsquo;a dit d&rsquo;essayer de peindre un premier projet. J&rsquo;ai donc essay\u00e9. Pendant longtemps apr\u00e8s, ma main tremblait quand je tenais les pinceaux. Je savais que si je ne peignais pas bien j&rsquo;aurais des probl\u00e8mes. Le premier portrait \u00e9tait rat\u00e9 parce que c&rsquo;\u00e9tait en noir et blanc. Je n&rsquo;avais pas appris \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole, moi, je savais m\u00e9langer les couleurs pour peindre. Mais peindre en noir et blanc, pour moi, c&rsquo;\u00e9tait quelque chose de nouveau. Je lui ai dit que je voudrais plut\u00f4t peindre des portraits en couleurs. Il m&rsquo;a donn\u00e9 le choix, il m&rsquo;a dit\u00a0: &lsquo;d&rsquo;accord, vous n&rsquo;avez qu&rsquo;\u00e0 faire ce que vous faites le mieux&rsquo;, pour \u00eatre s\u00fbr que \u00e7a plaise \u00e0 l&rsquo;Angkar. J&rsquo;ai compris que j&rsquo;\u00e9tais dans une situation de vie ou de mort et que si j&rsquo;arrivais \u00e0 faire un beau portrait en couleurs, peut-\u00eatre que \u00e7a me sauverait la vie. Au d\u00e9but le portrait n&rsquo;\u00e9tait pas tout \u00e0 fait r\u00e9ussi mais il a pens\u00e9 que j&rsquo;\u00e9tais effectivement peintre et qu&rsquo;il \u00e9tait possible de se servir de moi \u00e0 S21. J&rsquo;ai fait de gros efforts, c&rsquo;est comme \u00e7a que j&rsquo;ai continu\u00e9 \u00e0 travailler comme peintre jusqu&rsquo;au 7 janvier 1979. Voil\u00e0 en gros mon histoire.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Cette nouvelle fonction de peintre \u00e0 S21 lui octroie des conditions de vie \u00ab\u00a0compl\u00e8tement diff\u00e9rentes\u00a0\u00bb. Il change de r\u00e9gime alimentaire\u00a0: riz et soupe au lieu du gruau, \u00ab\u00a0une ration correcte comme c&rsquo;\u00e9tait le cas pour les gardes.\u00a0\u00bb Fini les menottes et les entraves. Il a le droit de se laver. Mais chaque jour qui passe est hant\u00e9 par la mort et par les cris des supplici\u00e9s. \u00ab\u00a0J&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 choqu\u00e9 de [les] entendre, puis je me suis habitu\u00e9\u00a0\u00bb, murmure l&rsquo;homme que les fant\u00f4mes de ses compagnons accompagnent depuis trente ans.<\/p>\n<p><br class=\"spacer_\" \/><\/p>\n<p><br class=\"spacer_\" \/><\/p>\n<p>En 1980, Vann Nath d\u00e9couvre dans les archives de S21 que sur la liste du 17 f\u00e9vrier 1978, son nom est barr\u00e9 avec la mention \u00ab\u00a0garder pour utiliser\u00a0\u00bb. Il en est boulevers\u00e9. \u00ab\u00a0Si mon nom n&rsquo;avait pas \u00e9t\u00e9 barr\u00e9, je serais mort.\u00a0\u00bb<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Vann Nath, survivant de S21, inaugure en ce lundi 29 juin 2009 une s\u00e9rie d\u2019audiences avec les rescap\u00e9s du centre de torture. Voici son t\u00e9moignage, quasiment int\u00e9gral. Ce r\u00e9cit retrace son histoire depuis son arrestation en d\u00e9cembre 1977 jusqu\u2019\u00e0 sa lib\u00e9ration en janvier 1979.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":528,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[17],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/proceskhmersrouges.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/525"}],"collection":[{"href":"https:\/\/proceskhmersrouges.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/proceskhmersrouges.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/proceskhmersrouges.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/proceskhmersrouges.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=525"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/proceskhmersrouges.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/525\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1155,"href":"https:\/\/proceskhmersrouges.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/525\/revisions\/1155"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/proceskhmersrouges.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/528"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/proceskhmersrouges.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=525"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/proceskhmersrouges.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=525"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/proceskhmersrouges.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=525"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}