Procès des Khmers Rouges Kampot by Cleho
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mercredi 14 décembre 2011

Au Cambodge, la journée mondiale des droits de l’Homme (10 décembre) est fériée. Comme elle tombait pendant un week-end, les fonctionnaires l’ont récupérée lundi. Les audiences ont donc repris ce mardi 13 décembre 2011. Les vedettes du jour n’étaient autres que Nuon Chea, en sobre blouson noir, et Khieu Samphan, fringuant vieillard avec sa chemise à rayures jaunes et noires. Ieng Sary est apparu en guest star l’espace d’un quart d’heure. Le rythme des audiences est hâché, un témoin (qui déclare ne rien savoir) est parfois intercalé en visio-conférence entre deux accusés, le programme est en permanence incertain ce qui casse toute continuité du propos. L’interrogatoire de Nuon Chea par les juges s’est ainsi poursuivi le 14 décembre. Sa stratégie à lui est bien lisible, celle de la cour, pas toujours. Tentative de compte-rendu.



Nuon Chea en audience le 13 décembre 2011. (CETC)




Sonnerie de fin d’entracte.
Les juges entrent vêtus de leur longue robe rouge. La cour se lève pour les accueillir avec respect, le public aussi mais pas les trois accusés. En tout cas pas ce matin. Avant même que les magistrats soient assis, Ieng Sary sort. Il va aux toilettes. A cet instant précis. Pas avant que les juges entrent. Pas après qu’ils soient installés.

L’interrogatoire de Nuon Chea par les juges reprend. Il avait été interrompu en début de semaine dernière. Nuon Chea se déplace difficilement jusqu’à la barre, soutenu par deux gardes. « Durant les quelques derniers jours, même s’il n’y a pas eu d’audience, mon état de santé ne s’est pas amélioré, j’ai des vertiges mais je ferai de mon mieux pour faire mon devoir devant la chambre», annonce-t-il.


De la base vers le sommet
La juge Cartwright résume les précédents propos de Nuon Chea, comme un générique s’adressant à ceux qui ont raté les épisodes précédents. Ensuite elle essaye de savoir quand se sont dessinées les lignes stratégiques et tactiques du parti. «La ligne a été élaborée de la base vers le sommet», prétend Nuon Chea. «Nous avons pratiqué le centralisme démocratique.» Tout se serait donc discuté à la base pour remonter vers les dirigeants du parti. La juge ne s’étonne pas, ne pose pas de question complémentaire. Pourtant, dans l’histoire, le parti a plutôt laissé l’impression inverse, à savoir que les décisions descendent du haut vers le bas. Ce que sous-entend cette déclaration de Nuon Chea c’est que tous les membres du parti ont décidé de la stratégie et de la tactique : tous responsables.


«Ecraser l’ennemi», une expression d’avant 1968
Nuon Chea assure que la lutte armée n’a commencé qu’en 1968. Il reconnaît qu’il y a eu dans les années précédant la naissance de l’Armée révolutionnaire du Kampuchea (ARK) une unité secrète de défense dont la mission était d’escorter les cadres. «Cette unité secrète de défense n’était pas armée, elle n’avait que des bâtons, le port de ses bâtons était légitime», argumente l’accusé. «Son autre mission, c’était d’écraser l’ennemi», avance la juge. « Elle n’avait pas pour fonction de tuer ou liquider qui que ce soit, sa mission était de protéger les cadres et le maintien du secret était essentiel. Il fallait des armes : ces armes n’étaient que des bâtons, des couteaux ou des haches, des choses que les paysans avaient», répond Nuon Chea.
Dans cette réponse, Nuon Chea reconnaît implicitement (si la traduction en français est juste) que le terme «écraser l’ennemi» signifiait, bien avant 1968, «tuer» ou «liquider».


Les révoltes de Samlaut : un terreau pour les Khmers rouges
Face aux magistrats, jamais Nuon Chea n’attribue aux Khmers rouges la paternité des révoltes de Samlaut (révoltes paysannes qui se déroulent d’avril à août 1967 et qui sont réprimées dans le sang). Mais elles constituent, selon Nuon Chea, le terreau d’un mouvement insurrectionnel qui gagne 19 provinces du pays en l’espace d’une année. Le comportement du régime en place justifie une telle évolution, estime l’accusé : les arrestations arbitraires, les exécutions, la misère et la faim qui tenaille. Bizarrement, lorsqu’il évoque la barbarie du régime, les mauvais traitements, il l’attribue à la seule «clique Lon Nol».


La stratégie à long terme de Silvia Cartwright
Les questions de la juge Cartwright sont l’occasion pour Nuon Chea de disserter sur les désaccords avec le Vietnam et sur cette prétendue volonté du voisin de contrôler le Cambodge. Pourquoi n’apporte-t-elle jamais aucune contradiction à l’accusé ? Pour le mettre en confiance ? Pour qu’il parle le plus possible ?
Ainsi quand la juge demande comment était armée l’ARK, Nuon Chea dénonce le pillage, par les Vietnamiens, des armes qu’envoyait la Chine. «J’essaye d’établir clairement qui étaient nos ennemis, qui étaient nos amis, et qu’on dise clairement qui a une dette vis-à-vis de qui. […] Ceux qui ne connaissent pas l’histoire risquent de ne pas comprendre que ce n’est pas le Cambodge qui a une dette vis-à-vis du Vietnam.»
Le danger des propos non contrebalancés de Nuon Chea se mesure côté public, quand les jeunes générations auxquelles il ne manque pas de s’adresser, sortent convaincues que l’accusé «a vraiment bien défendu le pays». Un expert analyse que la juge a une stratégie à long terme dont elle pose les bases et que la contradiction sera amenée plus tard, au fil du procès. Or le public du 13 décembre n’est pas le public du 14, ni même de l’année prochaine… Le temps de la justice est un temps étiré, pas nécessairement en phase avec les enjeux historiques et politiques. Pour l’instant, Nuon Chea passe pour un héros nationaliste, qui à l’heure du maquis vivait de riz, de prahok (saumure de poisson) et de sel.


Le discours adapté au public
Les accusés, eux, sont en phase. Quand Khieu Samphan, Nuon Chea entament leur journée d’audience, ils balaient le public du regard. Ils repèrent les bonzes, les paysans, les étudiants… et ne manquent pas d’adapter leurs propos. La salle est pleine d’étudiants ? Il leur glisse un mot. La salle est plein de militaires ? Il fonce sur le discours nationaliste. La salle est plein de moines bouddhistes ? Nuon Chea les saluent et s’étend sur le matérialisme comme fondement commun à la révolution et au bouddhisme. Il ne s’encombre pas de la définition du matérialisme dialectique, il le compare à la notion de compassion, terme à forte résonance religieuse. Marx et ses successeurs doivent s’en retourner dans leur tombe. Outre que Nuon Chea propose une vision sommaire voire caricaturale du bouddhisme, il se lance dans des rapprochements théoriques qui relèvent d’une véritable opération séduction : «Le bouddhisme essaye de s’affranchir de l’égoïsme/du soi. C’est une approche similaire qui est utilisée dans la révolution», prétend Nuon Chea. Peut-être sent-il que la théorie est bancale alors il ajoute : «dans certaines cas, ce n’est pas la même chose». Faut-il rappeler que les pagodes ont été brûlées, vidées, détruites, les moines défroqués, exécutés, les prières à Bouddha bannies ?


Le style offensif du juge Lavergne
Le juge Jean-Marc Lavergne a visiblement choisi une stratégie plus offensive que celle de Silvia Cartwright qui permet au public de comprendre ou de pressentir que le point de vue de Nuon Chea est contestable. Il pousse Nuon Chea dans son raisonnement : «En ce qui concerne le principe du respect de la vie : est-ce que l’approche est la même dans la religion et dans la révolution communiste ?»  
Nuon Chea répond dans la longueur : «Le communisme élimine ceux qui détruisent le pays et qui ne peuvent pas être éduqués. Je vous en donne un exemple : les mauvais éléments étaient critiqués, rappelés à l’ordre, ils faisaient leur autocritique 1 fois, 2 fois, 3 fois et puis ils devaient exposer leur vue sur la révolution. S’ils pouvaient être rééduqués et mis à la construction du pays, très bien. Mais s’ils ne pouvaient pas être rééduqués, alors ils étaient chassés du parti. Le parti n’avait pas le pouvoir d’écraser qui que ce soit mais le parti avait le pouvoir de chasser quelqu’un de ses rangs et de l’envoyer aux autorités de la base ou devant un tribunal pour qu’il décide. […] Des allégations ont été faites comme quoi des gens ont été tués, qu’un génocide a été commis. Mais ce n’est pas vrai. Il n’y a que deux types de guerre : la guerre d’agression et la guerre pour la défense du pays. Qui a mené la guerre d’agression ? Qui a mené la guerre pour la défense du pays ? Les étrangers à l’époque étaient les Vietnamiens et les Américains qui ont mené une guerre d’agression contre le Cambodge. Ce sont les Cambodgiens qui ont mené la guerre pour la défense de leur nation. […] Quand on parle de crime de masse, d’exécutions de masse, de génocide, oui c’est un type de guerre. Mais au départ il y a deux grands types de guerre. […] il faut voir qui a participé à quel type de guerre, alors on trouvera les véritables causes de la guerre, sinon ce tribunal est une perte de temps.»


Le juge coupe l’accusé
La logorrhée dure ainsi quelques minutes quand le juge Lavergne interrompt l’accusé : «Je vous interromps M. Nuon Chea parce qu’il est important de répondre à la question posée et uniquement à la question posée.» Nuon Chea se rebiffe mais on n’entend pas ce qu’il dit. «J’aimerais bien que vous me laissiez parler» tranche le juge Lavergne en souriant de la réaction intempestive de Nuon Chea. «La question qui vous était posée concernait l’idée qu’il fallait éliminer les mauvais éléments. Il n’est pas question de guerre. […] Quand cette ligne politique de l’élimination des mauvais éléments a-t-elle été décidée ? […] Je vous demanderai de répondre uniquement à cette question.»


Quand Nuon Chea réécrit l’histoire
Nuon Chea ne répond pas. En revanche il répète qu’il y avait rééducation «encore et encore». Il confirme au juge Lavergne que les gens éliminés pendant la révolution étaient des espions ou des gens impossibles à rééduquer. Mensonges, disent ceux qui ont connu le régime khmer rouge. «La révolution devait préserver son capital humain, lequel était nécessaire pour protéger le pays, justifie Nuon Chea. Il était préférable de préserver ce capital humain plutôt que de le tuer. Sauf comme je l’ai dit dans le cas de certaines exceptions…» A combien se chiffrent les exceptions ? se demande-t-on face à une telle réécriture de l’histoire.


Un dialogue révélateur
— Monsieur Nuon Chea, à plusieurs reprises dans vos déclarations vous avez appelé une ville du nom de Prey Nokor. Vous avez parlé de la libération de Prey Nokor. Pouvez-vous nous dire si par ce nom vous entendiez vous référer à la ville actuellement connue sous le nom d’Ho Chi Minh Ville ou ex-Saïgon ?
— Oui cette ville s’appelait auparavant Prey Nokor. Avant, cette ville faisait partie  du territoire du Cambodge. Plus tard la ville s’est appelée Saïgon, c’est le nom que lui ont donné les Vietnamiens et plus tard elle est devenue Ho Chi Minh ville.
— Est-ce par hasard que vous appelez cette ville Prey Nokor et que vous ne l’appelez pas Ho Chi Minh ville ou est-ce que ça dénote une volonté particulière chez vous ?
— Non, je n’avais aucune intention particulière. J’emploie les deux noms. Je dis Prey Nokor aussi bien que Ho Chi Minh et j’emploie le nom qui correspond à l’époque à laquelle je fais référence. […] Je n’ai pas d’intention cachée.

Nuon Chea est bien difficile à croire puisqu’il n’a jamais prononcé les noms de Ho Chi Minh Ville ni Saïgon quelque soit la période historique de référence.


Nuon Chea fatigue quand le juge s’intéresse à la voie parlementaire
Le juge Lavergne questionne Nuon Chea pour savoir si la lutte politique au sein des institutions d’Etat avait été à l’ordre du jour des révolutionnaires. Nuon Chea esquive, déclare que le Sangkum (de Norodom Sihanouk) était un mouvement nationaliste  qui s’appuyait sur des étrangers, puis se frotte le front avec ses deux mains. Dans la salle de presse les commentaires fusent : «Oh ! tcheu kbal», il a «mal à la tête». Manifestation typique d’un état de fatigue. Le juge Lavergne insiste. Quid de la voie parlementaire ? Nuon Chea assure qu’il n’a jamais entendu parler de la motion Kroutchev en 1956 qui prônait justement cette voie parlementaire. «Je ne connais que la révolution démocratique nationale». Bientôt Nuon Chea se refrotte le visage. Il n’a rien à dire sur les liens entre le parti qui agit clandestinement et les intellectuels progressistes comme Khieu Samphan. Nuon Chea réagit vivement : les intellectuels, c’était l’affaire de Pol Pot et Ieng Sary, pas la sienne.


«Je ne posais pas de question»
Le lendemain, le juge Lavergne revient à la charge sur les intellectuels. Mais Nuon Chea ne se souvient pas quand Khieu Samphan est devenu membre du Comité central, ni quand il est devenu membre du parti. Le juge s’intéresse aux raisons de l’absence de Khieu Samphan à une réunion extraordinaire du Comité central et du Comité permanent. Nuon Chea s’emmêle les pinceaux : c’était les secrétaires de zone qui décidaient des participants mais c’est Pol Pot qui envoyait les convocations.
— Vous saviez que Khieu Samphan faisait partie du Comité central ou pas ?
— Je ne savais pas.
— Vous ne saviez pas mais vous êtes sûr qu’il n’était pas présent à la réunion. C’est ça ?
Nuon Chea bat en retraite : à l’époque, à chacun son travail. Point.
Sur Ieng Sary, il n’en dit pas plus. Ieng Sary était en contact avec Pol Pot, pas avec lui. Il faudra s’en contenter. «Dans les affaires intérieures du parti, chacun s’occupait de ses taches. Je ne posais pas de question aux autres. C’est le principe du secret qui prévalait.»


L’alliance avec Norodom Sihanouk
Sur la position du PCK vis-à-vis de Norodom Sihanouk, Nuon Chea pose une ligne consensuelle : «Le PCK n’avait pas de ligne politique contre samdech Sihanouk». Même sous le Sangkum Reastr Niyum, le parti adopte, dit l’accusé, le principe du front commun, y compris la famille royale et le roi, tant qu’ils sont patriotes. Le juge s’étonne. Quand et pourquoi Pol Pot et Ieng Sary ont-ils pris le maquis ? Nuon Chea réfléchit en énumérant les dates 1963? 1964? 1965? [ce n’est pas traduit en français]. Finalement il ne se souvient pas. En revanche, il cite comme raison : «A l’époque le gouvernement de Lon Nol et Sirik Matak ainsi que de Son Ngoc Than, cherchaient tous les moyens possibles et imaginables pour accuser les intellectuels d’être des rouges, c’est ce que j’ai entendu dire par rumeur.»


Nuon Chea ne veut pas être appelé frère numéro 2
«On vous appelait déjà frère numéro 2 ?» questionne le juge. Nuon Chea rigole. «Monsieur le juge, au PCK on ne parlait pas de frère numéro 1, numéro 2, numéro 3. Ca n’existait pas.» Selon l’accusé, ce sont les Cambodgiens formés au Vietnam qui adopté «cet aspect de la culture vietnamienne».
— Etiez-vous le numéro 2 dans la hiérarchie du PCK ?
— Je  répète je n’étais pas le frère numéro 2, j’étais le sec adjoint. Pour moi frère numéro 2 c’était une appellation qui m’aurait donné trop d’importance. […]
— Y a-t-il dans la hiérarchie quelqu’un entre le secrétaire adjoint et le secrétaire général ?
— Monsieur le Juge, je ne suis pas sûr d’avoir saisi la question.
Le juge répète patiemment. Nuon Chea confirme qu’il n’y avait personne.


Les signes du ras-le-bol
Quel était l’état des forces khmères rouges au moment du coup d’Etat du 18 mars 1970 ? L’accusé ne répond pas à cette question, il noie ses propos dans la politique de neutralité de Norodom Sihanouk et dans le «fort soutien de la base aux forces loyales et aux membres du parti communiste» qui agissaient de concert.
Nuon Chea respire un grand coup qui s’entend fort dans son micro. Pour ceux qui ont assisté au procès de Duch, cela provoque une étrange sensation de flash-back, quand l’ancien directeur de S21 avait ces mêmes respirations bruyantes, sortes de malaises sonores. Chez Nuon Chea, cela sonne davantage comme un ras-le-bol. D’ailleurs après avoir donné des précisions sur  les conséquences des accords de paix signés à Paris par les Vietnamiens, il signale au président de la cour qu’il est fatigué. Le juge Lavergne voudrait poursuivre. Nuon Chea demande à aller aux toilettes. Le président ordonne une pause.

Quand l’interrogatoire reprend, Nuon Chea affirme qu’il n’était pas informé du déroulement des opérations militaires des Khmers rouges ni de l’état des combats. Le seul intérêt de cette partie c’est d’entendre que les évacuations des villes étaient décidées par les comités de zone. Le Comité permanent aurait délégué ce pouvoir et pouvait donner une opinion. Ces déclarations laissent dubitatif. Peut-être les co-procureurs éclaireront-ils ou contrediront-ils cette version de Nuon Chea…

2 Commentaires sur "Où va la chambre de première instance ?"

  1. sarah dit :

    Merci pour cet article très intéressant, qui nous permet de vivre le procès,même à des milliers de kilomètres.

  2. Sophie dit :

    Merci beaucoup pour le compte rendu.
    Je ne connaissais pas beaucoup de choses sur le genocide jusquau reportage Cambodge : face au génocide…scandaleux, horrible, pas de mot pour decrire lindecense des anciens responsables

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