Procès des Khmers Rouges Kampot by Cleho
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jeudi 28 avril 2016

La photographie de cet homme qui brandit son arme et crie est trop souvent présentée, à tort, comme celle d’un Khmer rouge. Elle a bien été prise le jour de la chute de Phnom Penh, le 17 avril 1975, mais il s’agit de Hem Keth Dara, fils d’un ministre de Lon Nol, dont l’histoire a ressurgi jeudi 28 avril 2016, lors de l’audience d’un ancien interrogateur de S21, Prak Khan.

Hem Keth Dara.

Cette photo de Hem Keth Dara est souvent utilisée pour représenter la prise de Phnom Penh par les Khmers rouges. C’est une erreur récurrente. Hem Keth Dara n’avait rien d’un Khmer rouge même si l’image date bien du 17 avril 1975. (D’après l’agence Associated Press, cette image serait extraite d’un film tourné par la télévision ouest allemande)

 

Pourquoi Prak Khan a-t-il évoqué Hem Keth Dara ? Parce que questionné par le juge Jean-Marc Lavergne sur l’élimination des soldats de Lon Nol par les Khmers rouges, Prak Khan raconte qu’après la chute de Phnom Penh, les combats se sont poursuivis dans la capitale. Il évoque en particulier la résistance de Hem Keth Dara et se souvient avoir assisté à son exécution. Il a ainsi raconté aux CETC la fin de l’histoire de ce jeune homme de 29 ans apparu de manière fulgurante dans les médias qui, la veille, ne le connaissaient pas et presque aussitôt disparu.

 

Qui était Hem Keth Dara ? C’est l’homme qui, pendant quelques heures le matin du 17 avril 1975, vole la vedette aux Khmers rouges, vainqueurs de la guerre qui les opposait au régime républicain de Lon Nol. Il est le premier à défiler depuis l’actuel boulevard Sihanouk (appelé à l’époque boulevard du 18-Mars), le long du boulevard Monivong, entouré de quelques 200 partisans, pour beaucoup vêtus de noir comme les Khmers rouges, mais plus propres, moins fatigués, mieux nourris, plus souriants. Ils fêtent la victoire sur des camions, sur des jeeps, à pied. Ils désarment les troupes de Lon Nol, en particulier près de l’hôtel Phnom, quartier général des journalistes et photographes étrangers. Puis ils renvoient les soldats chez eux. Un geste qui ne ressemble pas du tout aux Khmers rouges.

 

Une photographie célèbre de Claude Juvenal, journaliste de l'Agence France Presse, sur laquelle on aperçoit le drapeau du Monatio.

Une photographie célèbre de Claude Juvenal, journaliste de l’Agence France Presse, sur laquelle on aperçoit le drapeau du Monatio. Il ne s’agit donc pas de l’entrée des Khmers rouges dans Phnom Penh mais bien des troupes de Hem Keth Dara. (AFP/Claude Juvénal)

monatio sur bdL’éphémère faction Monatio

Le drapeau qu’ils arborent, partagé dans sa diagonale entre une moitié rouge et une moitié bleu et barré d’une croix blanche, est en effet celui d’une faction politique appelée Monatio, contraction de “Mouvement Nationaliste”, que beaucoup supposent initiée par Lon Non, le frère cadet du dirigeant républicain déchu. Dans son livre La république khmère, Ros Chantrabot explique que, pendant son exil parisien en 1974, Lon Non s’était préparé à intervenir en cas de vacance du pouvoir, pour ne pas laisser la place à son rival Sirik Matak. Sur la base d’un entretien avec le lieutenant-colonel Non Héan qui était chargé de cette mission par Lon Non, Ros Chantrabot décrit la mise en place d’une force paramilitaire en février-mars 1975, dirigée par Hem Keth Dara. Objectif : investir la capitale, prendre le pouvoir. Pour se lancer dans une telle opération, Lon Non aurait eu, souligne Ros Chantrabot, le soutien des Soviétiques. L’historien Ben Kiernan rapporte, lui, l’appel radio pré-enregistré par Hem Keth Dara et diffusé peu après midi (d’après le témoignage d’Henri Becker, un technicien français présent à ce moment-là) : « Nous, vos frères cadets, nous invitons tous nos frères aînés à nous rencontrer et à débattre d’un accord. » Dans cette version, il apparaît plutôt que Hem Keth Dara cherche à négocier. Pour autant il est toujours présenté comme étant de mèche avec Lon Non. Le correspondant de l’Agence France Presse écrit que Hem Keth Dara déclare agir de son propre chef, qu’il veut faire plaisir au Prince Sihanouk et « mettre fin à toute cette corruption et cette pourriture ». Illusions. Le Monatio ne risque pas de gagner la sympathie des Khmers rouges. Très vite un officier khmer rouge déclare sur les ondes dont il a repris le contrôle : « J’informe ici la clique méprisable et perfide de Lon Nol et tous ses chefs que nous ne venons pas négocier : nous entrons dans la ville par la force des armes. » Les républicains sont sommés de se rendre.

 

Hem Keth Dara discutant avec le journaliste américain Sydney Schanberg, correspondant du New York Times. Les deux hommes sont photographiés par Dith Pran.

Hem Keth Dara discutant avec le journaliste américain Sydney Schanberg, correspondant du New York Times. Les deux hommes sont photographiés par Dith Pran.

« J’ai pris tranquillement mon petit déjeuner avec ma femme et mes deux enfants, puis je suis passé à l’attaque… »

Quoi qu’il en soit, dans la confusion de cette matinée du 17 avril, le petit groupe de Hem Keth Dara n’avait pas rencontré de résistance, il semblait avoir soumis les derniers défenseurs républicains du centre-ville sans la moindre difficulté. En milieu de matinée, à 10h15, Hem Keth Dara téléphonait à l’ambassade de France où il se présentait comme le commandant général des forces de libération et il annonçait une conférence de presse au ministère de l’Information. Les journalistes de l’Agence France Presse Jean-Jacques Cazaux et Claude Juvénal qui l’ont croisé ensemble une heure plus tôt sur le boulevard Monivong, dresseront l’étonnant portrait de Hem Keth Dara : « Ex-étudiant parisien, marié à une Française, fils d’un ancien ministre de l’Intérieur, il se dit le chef du Front du mouvement nationaliste, le Monatio. Les yeux d’un noir brillant, des traits remarquablement fins, il a un visage de félin qui l’autorise à se qualifier lui-même d’“ancien playboy”.» Et les journalistes de raconter le récit incroyablement décalé de l’éphémère maître du centre-ville : « J’ai pris tranquillement mon petit déjeuner avec ma femme et mes deux enfants, puis je suis passé à l’attaque… » Tandis que le jeune homme paradait le temps d’un feu de paille devant les journalistes, les Khmers rouges entraient dans Phnom Penh. Résolus, déterminés, pour employer la terminologie khmère rouge. Et très vite ils vidèrent la ville de ses habitants.

 

Hem Keth Dara. (DR)

Hem Keth Dara. (DR)

Exécuté à Takmao avec sa famille et “sa clique”

Ce qu’a livré Prak Khan en audience ce jeudi 28 avril, c’est la suite de l’histoire de l’illustre inconnu Hem Keth Dara, qu’il décrit comme ayant le rang de colonel de l’armée de Lon Nol. Celui-ci aurait résisté aux Khmers rouges après la prise de Phnom Penh. Il aurait tué quelques soldats révolutionnaires dans les environs de l’hôpital chinois, c’est-à-dire près du croisement des boulevards Monivong et Sihanouk. Puis il aurait été arrêté et emmené, selon les termes du témoin, « lui, et sa clique, et sa famille » à la prison de Takmao. Hem Keth Dara, sa femme française Joëlle, leurs deux enfants, ainsi que d’autres soldats républicains embarqués avec eux, auraient alors été exécutés.

 

 

3 Commentaires sur "L’histoire de Hem Keth Dara s’est achevée à Takmao"

  1. sarah dit :

    merci pour cet article passionnant sur cette partie de lhistoire inconnue ou mal interpretee

  2. De doncker dit :

    Bonjour, merci pour cet article et, de manière générale, pour votre site. Cela peut vous intéresser, les éditions Genèse à Bruxelles et Paris viennent de publier mon roman, « le dernier Khmer », un roman noir qui se deroule actuellement au Cambodge: l’assassinat d’une journaliste de Liberation correspondante au procès des Khmers rouges.
    Il n’est malheureusement actuellement distribué qu’en Belgique mais il est possible de l’acheter sur le site de l’éditeur.
    Christophe Doncker

  3. Leclercq Philippe dit :

    Merci pour cet article trës intéressant et bien documenté. Merci pour votre travail.

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